FONDEMENTS
D’entrée
de jeu, il s’impose de définir les contours de la
sécurité intérieure. Nous entendons par là l’activité déployée
par des professionnels de première ligne en vue de protéger
leurs concitoyens contre les dangers associés à la
vie en société. Les termes de cette définition
doivent être précisés. Et d’abord quelle
est la nature de ces dangers accompagnant la vie sociale ?
À l’intérieur
de toute société humaine, surgissent des conflits
susceptibles de monter aux extrêmes et surviennent des tentations
de s’emparer du bien d’autrui, de se venger, de se
livrer à de dangereux abus. Dans les sociétés
contemporaines, le crime parvient à s’organiser :
les mafias se livrent à leurs trafics en ne se privant pas
de tuer la concurrence et les terroristes concoctent des attentats
qu’ils voudraient spectaculaires. La criminalité économique
menace la sécurité financière des familles
et des entreprises. Quand prolifèrent les petits vols et
les incivilités (dégradations, bruits, postures menaçantes…),
la peur prévaut et pousse les gens à se replier sur
eux-mêmes.
Outre les infractions, les accidents, crises et
attroupements sont des facteurs d’insécurité.
C’est pourquoi les professionnels de la sécurité accourent
quand une personne s’évanouit en pleine rue ou quand
deux voitures entrent en collision. Ils sont présents lors
d’un festival ou d’un grand événement
sportif. Ils se mobilisent quand survient une inondation ou un
séisme. Ces événements perturbent le cours
naturel des choses, réunissent des conditions favorables à la
délinquance et mettent la vie humaine en danger. Car les
acteurs sociaux sont alors déstabilisés ; ils perdent
leurs moyens ; ils s’énervent et paniquent. Il faut
les secourir, les rassurer.
Ces dangers sont différents
de ceux qu’une puissance ennemie fait peser sur la nation,
et ils appellent des solutions d’une autre nature. Pour se
protéger des menaces venues de l’extérieur,
les États se dotent de forces armées et, en cas de
guerre, leurs généraux voudront infliger le maximum
de pertes aux armées ennemies en utilisant toute leur puissance
de feu. Contreles menaces surgies de l’intérieur,
les policiers n’utilisent leurs armes qu’en dernier
recours et leurs tactiques n’ont pas grand-chose à voir
avec celles des militaires. Il est vrai que le terrorisme international
estompe la frontière entre l’extérieur et l’intérieur.
Il n’en reste pas moins que l’immense majorité des
problèmes rencontrés par les services de police proviennent
de conflits interpersonnels et de délinquants petits et
grands vivant au sein même de nos nations.
L’activité de
sécurité inclut tous les moyens propres à résorber
l’insécurité et à réduire le
nombre ou la gravité des crimes, des conflits, des accidents
et des crises. Les spécialistes de la sécurité préviennent,
dissuadent, contraignent, surveillent, mettent en place des mesures
d’urgence, rétablissent l’ordre.
Les professionnels
auxquels nous pensons principalement sont les policiers, les gendarmes,
leurs officiers, les enquêteurs, les analystes et agents
de renseignement, les cadres et les consultants de la sécurité privée.
Ces spécialistes possèdent un ensemble de savoirs
et de savoir-faire techniques. Notre traité se concentre
sur l’activité de ces professionnels et il n’aborde
ni les contrôles sociaux informels au sein des groupes ni
l’activité individuelle d’autoprotection.
Les
policiers et les autres spécialistes de la sécurité se
situent en première ligne, au plus près de la menace
ou de l’événement pour anticiper le trouble,
prévenir, arrêter le suspect et empêcher que
la crise ne s’aggrave. Cette position est très différente
de celle des juges sur le banc à qui on demande de réfléchir
sur ce qu’il reste à faire quand l’acte grave
a été consommé. Les professionnels de la sécurité sont
les premiers appelés quand des citoyens sont incapables
de se sortir pacifiquement d’une dispute et quand un accident
ou un crime vient tout juste de se produire. Ils accourent, tentent
d’empêcher le pire, sinon ils interviennent dès
la première étape du processus judiciaire. C’est
dans les situations à risque et au coeur de l’événement
que se déploie l’action de sécurité :
action rapide, dominée par le souci d’empêcher
que l’irrémédiable ne se produise ou ne se
répète.
Quels sont les objectifs visés par
ces professionnels ? C’est tout simplement la sécurité telle
qu’elle est définie dans le dictionnaire Robert :
1. « état tranquille qui résulte de l’absence
réelle de danger » 2. « état d’esprit
confiant et tranquille d’une personne qui se croit à l’abri
du danger. » Les professionnels atteignent leur fin quand
les gens sont effectivement hors de danger et quand, se sentant à l’abri
des menaces, ils jouissent de la tranquillité d’esprit.
Une troisième dimension ne peut être passée
sous silence. Si la guerre fait rage entre les citoyens, la sécurité est
irrémédiablement compromise. La sécurité conçue
comme une fin se présente donc sous trois facettes.
1. La
sécurité objective prévaut quand nous
ne risquons d’être ni attaqués, ni dépouillés,
ni exposés à une mort violente : nous sommes réellement à l’abri
du danger. Cet aspect de la sûreté est négatif
: il se mesure par la rareté des délits, crimes,
accidents. Les statistiques de la criminalité et les sondages
de victimisation fournissent des indicateurs de cet état.
En outre, la sécurité des citoyens est mieux assurée
s’ils peuvent escompter être secourus en cas de détresse,
d’accident, de catastrophe. La disponibilité de secours
d’urgence est une garantie contre une mort prématurée
; elle rassure, ce qui nous conduit au point suivant.
2. La tranquillité.
L’on se sent en sécurité, quand on éprouve
le sentiment d’être à l’abri du danger
; quand on se sent libéré de l’oppression de
la peur. Le sentiment de sécurité se mesure dans
un sondage en demandant aux répondants s’ils ont peur
de marcher le soir dans la rue et par d’autres questions
semblables. Les professionnels de la sécurité ne
peuvent rien contre les phobies et autres peurs imaginaires, mais
ils peuvent beaucoup contre la prolifération des petits
signes alarmants. La peur se nourrit assez peu des nouvelles de
quelques grands crimes et beaucoup de l’accumulation de faits
et gestes menaçants ou malveillants : grossièretés
et tapage nocturne de la part de voisins, graffitis et vitres brisés,
petites bandes de voyous grossiers et insultants, ivrognes sur
la rue proférant des insanités.
3. La paix civile.
La méfiance et la peur de l’autre sévissent
quand les conflits risquent à tout instant de déboucher
sur la violence. C’est alors que certains en viennent à attaquer
l’autre par peur d’être attaqués. L’insécurité est à son
sommet dans l’état de nature imaginé par Hobbes
où chacun est l’ennemi de chacun. Empêcher que
cet état de guerre ne s’installe, telle est une mission
essentielle des professionnels de la sécurité, et
ce n’est pas un hasard si on les appelle « agents de
la paix ». En cas de conflit, ils séparent les adversaires
sur le point d’en venir aux coups ; ils les désarment
; ils les apaisent ; ils tentent une conciliation. Car ils ne sont
pas sans savoir que les protagonistes d’une altercation ont
tendance à se laisser emporter par un mouvement de surenchère
de violence. L’intervention pacificatrice de l’acteur
de la sécurité empêche que la méfiance
et l’hostilité ne s’installent à demeure.
Si les citoyens sont assurés que leurs conflits pourront être
résolus pacifiquement, ils cesseront de se méfier
; ils iront vers l’autre pour échanger, coopérer,
se lier d’amitié.
La paix n’est pas obtenue
seulement en réduisant la criminalité, mais aussi
par des mécanismes de résolution des conflits et
par des institutions capables de persuader les criminels qu’ils
ne seront pas assurés de l’impunité. La sécurité exige
donc que soient défendues les institutions politiques et
judiciaires dont toute société a besoin pour vivre
en paix avec elle-même.
Bref, l’action de sécurité vise à protéger, à rassurer
et à pacifier. Ces trois facettes de la sécurité ne
sont qu’imparfaitement liées. Il est connu que les
personnes vulnérables ne se sentent pas tranquilles, même
quand elles ne sont exposées qu’à des risques
insignifiants. Les facteurs socio-démographiques comme l’âge,
le sexe ou le niveau de revenus sont par exemple à l’origine
de variations importantes quant à la perception des risques
et au sentiment de sécurité de certains groupes de
la population. Les trois figures de la sécurité n’en
sont pas moins en corrélation. En effet, l’accumulation
des crimes et incivilités finira par rendre craintif tout
le monde sauf les plus téméraires. Ayant peur, les
gens se tiendront sur leur garde, se méfieront de tous et,
au premier signe de danger, ils frapperont les premiers, compromettant
ainsi la paix civile. |
POURQUOI
UN TRAITÉ ?
Il y a une dizaine d’années,
un ouvrage comme celui-ci n’aurait contenu qu’une fraction
des connaissances que le lecteur trouvera dans le présent
traité. En effet, cela ne fait pas très longtemps
que nous pouvons faire fond sur des corpus de connaissances riches
et solides : travaux sur la prévention, sur l’enquête
criminelle, en sciences forensiques, sur le maintien de l’ordre,
sur la gestion des crises, sur le renseignement. Les nouvelles
technologies de l’analyse des données, de la prévention
et de l’enquête ont fait un bond en avant.
Les auteurs
de ce traité se sont principalement appuyés sur deux
fortes traditions de recherche : la criminologie et les études
policières. Les travaux consacrés au crime et à la
délinquance nous apportent d’indispensables connaissances
sur les menaces à la sécurité : sur les délinquants
actifs, leurs raisons et leurs trajectoires ; les violences criminelles
et leurs auteurs ; les vols et les voleurs ; le crime organisé et,
plus récemment, le terrorisme. Désormais nous savons à qui
et à quoi nous avons affaire. Parallèlement, au cours
des 40 dernières années, des sociologues, criminologues,
historiens et politicologues ont mené de patientes recherches
sur la police, la gendarmerie et la sécurité privée.
Dorénavant, nous connaissons la réalité des
forces de l’ordre.
Cependant, la communication restait difficile
entre criminologues et spécialistes des études policières.
De part et d’autre d’une invisible cloison, chaque
groupe menait ses recherches sans parler à l’autre.
Cette incapacité d’opérer la jonction entre
deux réalités en principe liées découlait
de ce mouvement de spécialisation qui tend à enfermer
le chercheur dans son objet. Elle tenait aussi à cette idée
selon laquelle l’influence de l’action policière
sur la criminalité serait presque nulle. En réalité,
les recherches évaluatives récentes montrent que
des opérations policières bien ciblées et
bien conçues réussissent souvent à faire reculer
la manifestation criminelle que l’on l’avait prise
pour cible. Elles établissent que la criminalité est
moins influencée par la quantité de policiers présents
dans les rues que par des interventions adaptées et de qualité.
Ainsi le lecteur découvrira-t‑il dans un chapitre
de ce traité que d’intenses opérations de sécurité routière
font significativement baisser le nombre des accidents mortels.
Cela n’est qu’un exemple d’une évolution
de la recherche dont la signification ne saurait être sous-estimée
: l’accumulation des évaluations rigoureuses sur l’efficacité des
mesures de sécurité. Utilisant la méthode
expérimentale, les évaluateurs parviennent à répondre
avec assurance à la question : tel programme a-t‑il
réussi à faire reculer significativement la délinquance à laquelle
on s’attaquait ? C’est dire que nous disposons dorénavant
d’une méthodologie apte à déterminer
si une opération s’est soldée par un échec
ou un succès. D’ores et déjà, la communauté des
chercheurs a publié plus de 200 évaluations scientifiques
d’opérations préventives ou répressives.
Mis ensemble ces travaux fournissent une masse critique permettant
de statuer sur l’efficacité de nombreuses mesures
de sécurité. Nous ferons état des résultats
de ces évaluations tout au long du présent traité,
ce qui apportera au lecteur des informations cruciales sur l’efficacité des
mesures de sécurité et sur les conditions de cette
efficacité. Dès lors que des évaluateurs parviennent à démontrer qu’une mesure de sécurité fait reculer la délinquance prise pour cible, ils établissent un lien de cause à effet entre cette action de sécurité et la délinquance observée après l’opération. |
La sécurité intérieure,
résultat de la division du travail
La sécurité intérieure conçue
comme un métier distinct résulte d’un long
processus de division du travail qui a été bien mis
en évidence par les sociologues Schwartz et Miller (1964).
Ils ont montré que, dans les sociétés dites
primitives, une force policière spécialisée
n’existait pas en l’absence de mécanismes de
médiation marquant l’émergence de normes communes.
Parmi les 51 sociétés étudiées, 20
s’étaient dotées de forces policières
armées utilisées en partie ou totalement pour faire
respecter les normes sociales. Ces sociétés avaient
pour caractéristique de posséder un système
d’échanges économiques reposant sur une monnaie,
ainsi qu’un degré de spécialisation tel qu’elles
disposaient de prêtres et d’enseignants à plein
temps. Ainsi, les fonctions de sécurité intérieure
ne semblent se développer dans une société qu’en
présence d’un socle culturel commun et d’un
degré de développement économique minimum.
Au début du Moyen Âge, la sécurité était
l’affaire de tous. Les individus et les familles se chargeaient
de leur propre protection et, s’il le fallait, se défendaient
les armes à la main. La victime d’un vol criait « haro
! » et tous ceux qui entendaient le cri devaient accourir
; ils prenaient le voleur en chasse et lui faisaient passer un
mauvais quart d’heure. Les jeunes malfaisants étaient
réprimandés et punis par leurs parents. Les clans
menaçaient de se venger et mettaient quelquefois leurs menaces à exécution.
Les bourgeois se soumettaient à tour de rôle à la
corvée du guet de nuit. Le seigneur pourchassait les brigands
qui semaient la dévastation dans sa seigneurie. En prévision
d’une attaque, il abritait ses paysans derrière les
murailles de son château fort.
Pendant longtemps, la police ne se distinguait nettement
ni de la justice ni des autres fonctions naissantes du gouvernement.
Le juge ordonnait aux sergents d’arrêter les suspects.
Les sergents n’étaient que le bras de la justice (Gauvard
2005 et Lebigre 2005). Cependant, à Paris, dès le
XVe siècle, les sergents sont sollicités pour faire
appliquer les ordonnances sur la propreté de la ville et
sur le port d’armes. On leur demande aussi de chasser les
vagabonds, de surveiller les tavernes et les maisons de jeu mal
famées. « Ainsi, peu à peu, se profile l’idée
que le sergent est là pour prévenir le crime. La
police est née » (Gauvard 2005 : 140).
C’est en 1667 que la police est séparée
de la justice, quand Louis XIV ordonne que soit crée la
lieutenance de police. La mission confiée à M. de
la Reynie, le premier lieutenant de police de Paris, n’est
pas de juger les criminels, mais de se placer en amont pour assurer « le
repos du public et des particuliers, purger la ville de ce qui
peut causer les désordres » (Lebigre 2005 : 166).
Pour garantir la « sûreté de la ville »,
il lui revient d’agirsur tout ce qui risque de mettre en
danger, de perturber les habitants et de troubler l’ordre
public. La police doit donc surveiller les halles, foires et marchés,
assurer les approvisionnements, réprimer les assemblées
illicites et les séditions, juger les coupables pris en
flagrant délit de contraventions à sa réglementation
(idem : 167). Pas de sûreté sans surveillance. M.
de la Reynie réorganise et renforce le guet de nuit. Encore
faut‑il voir clair : il fait installer quelques milliers
de lanternes qui dorénavant éclairent les rues de
la ville lumière. Il organise le recrutement d’un
réseau étendu d’indicateurs de police : « les
mouches » (Saint‑Germain 1962 ; Lebigre 1993 et 2005).
Ainsi dès le XVIIe siècle, un métier
distinct de la justice est institutionnalisé. Agissant avant
le juge, le policier veut anticiper, prévenir, agir vite.
Et pour cela, il doit garder à l’oeil les lieux mal
famés et les fauteurs de troubles. Il fait respecter les
règlements prohibant tout ce qui pourrait engendrer de l’insécurité et
déboucher sur des crimes graves, comme le port d’arme.
L’intention préventive s’affirme : les indicateurs
débusquent les complots ; dans les rues mieux éclairées,
les hommes du guet font fuir les brigands ; dans les marchés,
on impose le respect des règles sur les poids, les mesures
et les prix pour éviter les disputes.
Au fil des siècles, le mouvement vers la spécialisation
du travail de sécurité fut stimulé par un
refus de plus en plus affirmé des solutions expéditives,
sommaires et brutales. Il y a trois ou quatre siècles, c’était
sans état d’âme que les pouvoirs publics terrorisaient
les malfaiteurs en les fouettant, en les torturant ou en les envoyant
mourir aux galères. Les petits voleurs étaient roués
de coups. Les cambrioleurs de nuit pris en flagrant délit étaient
exécutés sans autre forme de procès. La troupe
tirait sur la foule des manifestants. Aujourd’hui, il faut
produire de la sécurité par d’autres moyens
et n’user de force qu’en dernière extrémité.
Soumis à une obligation de moyens non coercitifs, les responsables
modernes de la sécurité ont dû faire preuve
d’imagination et de finesse : anticiper, prévenir,
ruser, négocier, apaiser, concilier. L’action de sécurité devient
plus subtile et plus complexe. L’éventail des mesures
préventives s’élargit, les méthodes
d’analyse de la criminalité sont de plus en plus sophistiquées.
Sous l’influence des mutations de la société dont
les moeurs se civilisent, la police a troqué la force pour
l’information comme moyen privilégié de son
intervention. Et comme un seul individu ne peut plus maîtriser
toutes les techniques, l’on a eu tendance à se spécialiser.
Au cours des XIXe et XXe siècles, la liste
des spécialités policières s’allonge
: police judiciaire, renseignement, police scientifique, police
des frontières, maintien de l’ordre, lutte antidrogue,
antiterrorisme, antimafia, lutte contre la criminalité économique
et contre le grand banditisme, escouades d’intervention tactique… Viennent
s’ajouter les spécialisations de la sécurité privée,
comme les techniques de systèmes d’alarme, de la télésurveillance
et de la polygraphie. Malgré tout, nul responsable de la
sécurité publique ne renonce aux services du policier
généraliste dont les effectifs restent toujours importants.
Cette division du travail permet à chacun
des spécialistes de devenir plus compétent que s’il
devait se disperser entre une diversité de tâches.
Cependant, ce fractionnement débouche sur ce que Brodeur
(2003) appelle l’émiettement de la police. Dorénavant,
il faut réunir les pièces du puzzle et faire travailler
en synergie les spécialistes. C’est l’ambition
du présent traité, d’un côté,
d’examiner de près les grandes spécialisations
du champ et, de l’autre, de les replacer dans un ensemble
cohérent pour en souligner les complémentarités.
Sécurité et justice
La justice ne peut être assimilée à la
sécurité, mais elle est son indispensable complément
(Brodeur et Shaering 2005). En démocratie, pas de sécurité sans
justice.
La justice est ici entendue comme un idéal
d’équilibre dans les rapports sociaux : des relations égales,
proportionnées, respectueuses de l’autre, réciproques.
Le juste cherche toujours à « rendre à chacun
son dû ». Ainsi conçue, la justice exerce une
réelle influence sur les comportements. En effet, les actions
humaines — celle des délinquants, des victimes et
des autres — ne se réduisent pas à la poursuite
des intérêts particuliers. Nos décisions sont
aussi influencées par nos idées sur le juste et sur
l’injuste. De telles idées poussent certaines victimes
et certains délinquants convaincus d’avoir subi une
injustice à se faire justice par leurs propres moyens. L’injustice
subie est l’une des raisons les plus fréquemment évoquées
par les criminels pour justifier leurs forfaits.
Plus les rapports entre les hommes se rapprocheront
d’un idéal de justice et d’équité,
moins ils seront tentés d’user de la violence ou de
la tromperie pour obtenir ce qu’ils jugent être leur
dû. Un excellent moyen d’instaurer la sécurité est
donc de faire prévaloir la justice. « Un partage juste,
reconnu comme tel par les parties au partage, n’a aucune
raison de donner lieu à des actes de violence » (Baechler
1994 : 32).
L’action de sécurité devient
donc contre-productive quand elle alimente le sentiment d’injustice
par de réelles injustices. Elle risque de produire de l’insécurité par
un traitement injuste qui pousse le justiciable à la révolte.
La mission première des policiers est bien évidemment
la sécurité, mais leur action est soumise à une
stricte obligation de moyens (Monjardet 1996). Ils doivent d’autant
plus se soumettre aux lois qu’ils ont occasionnellement recours à des
procédés que la morale condamne en temps ordinaire
: les écoutes secrètes, les filatures, la délation,
la coercition. De tels moyens s’imposent quelquefois en réponse
aux agissements des criminels. Car il arrive que, contre la ruse,
l’on n’ait d’autre recours que d’opposer
la ruse et, contre la force, la force. Confronté à un
forcené prêt à tout, le policier peut être
contraint de déployer toute la violence dont il dispose.
Monjardet parlait à ce propos de moyens d’action non
contractuels : « La police combat le crime avec les
moyens du crime » (p. 20).
Pascal nous a mis sur la piste d’une solution à ce
dilemme. « La justice sans la force est impuissante : la
force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est
contredite, parce qu’il y a toujours des méchants
; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre
ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui
est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste » (p.
153). Comment mettre ensemble la sécurité, la justice
et la coercition ?
La justification du recours à la force par
la police procède du droit de punir. Les démocraties
ne peuvent survivre si leurs lois ne sont pas respectées.
Et si elles laissaient les criminels sévir ostensiblement
et impunément, les lois perdraient toute crédibilité et
tomberaient en désuétude. La peine s’impose
donc, encore faut‑il qu’elle soit juste : ne frapper
que des coupables avérés ; être proportionnée
et décidée au terme de procédures assurant
l’impartialité et l’audition respectueuse des
parties. Ce dernier point nous renvoie au thème de la justice
procédurale. Il ne suffit pas que le contenu d’une
décision soit juste, encore faut‑il que la procédure
suivie pour aboutir à cette décision respecte des
principes de justice fondamentale : les parties doivent être
entendues et leur opinion être prise en considération.
Il revient non seulement au juge, mais aussi au policier et au
gendarme de faire preuve d’impartialité et d’objectivité et
de traiter les justiciables avec dignité et respect (Skogan
et Frydl dir. 2004 : 304 ; Tyler 2003).
La police sert la sécurité quand elle
se plie aux exigences de la justice procédurale ; d’abord
en évitant de nourrir le sentiment d’injustice des
citoyens et, ensuite, en développant sa légitimité.
Pour la police, la légitimité, c’est la reconnaissance
par les citoyens de son droit d’exercer son autorité.
Quand cette légitimité lui est acquise, les citoyens
consentent à obéir volontairement et non sous la
contrainte. Plus les agents de police traiteront les victimes,
les plaignants et les délinquants avec respect, impartialité et
civilité, plus grande sera la légitimité de
la police. Et alors les citoyens se soumettront de bonne grâce
aux demandes des policiers et ils accepteront de coopérer.
Or, ce consentement et cette coopération, une police démocratique — qui
est le contraire d’une force d’occupation — en
a absolument besoin. Que pourraient faire les policiers et les
gendarmes s’ils n’étaient obéis qu’à coups
de menaces et de matraques ? S’il est vrai que, sans l’accord
volontaire des citoyens, une police démocratique est réduite à l’impuissance,
elle sera d’autant plus efficace que sa légitimité sera
reconnue (Skogan et Frydl dir. 2004 : 291 ; Tyler 2003 ; Loubet
del Bayle 2006 : 86). L’efficacité des professionnels
de la sécurité passe par le respect de la légalité,
de la justice et de l’équité.
Le public et le privé
« La production de la sécurité n’est
pas réductible aux activités de la police publique ».
Brodeur (2003 : 9). Tirant la conséquence de cette constatation,
nous avons décidé d’inclure dans ce traité aussi
bien la police publique, la sécurité privée
et les formes hybrides de sécurité.
Il est vrai que l’action de la police publique
obéit à une logique plus politique qu’économique,
car elle est l’instrument permettant au système politique
de préserver le caractère obligatoire des décisions
politiques. Il revient à la police « d’assurer
l’exécution des décisions prises par le système
politique » (Loubet del Bayle 2006 : 168). Cette mission
n’est évidemment pas confiée à la sécurité privée.
La logique dans laquelle elle s’inscrit est économique
; elle est d’abord, mais non exclusivement, soumise aux lois
du marché qui l’obligent à offrir des biens
et services à des prix compétitifs. Autre différence
fondamentale, la police détient un pouvoir d’utiliser
la force qui n’est pas accordé aux acteurs de la sécurité privée.
Mais au-delà de ces différences, les
professionnels de la sécurité publique et privée
visent fondamentalement les mêmes fins. En effet, les responsables
de la police nationale et ceux des services de sécurité privée
s’entendent pour protéger les biens et les personnes
et pour faire prévaloir la tranquillité. Pour autant,
la mission assignée à la force publique est beaucoup
plus étendue et générale que le mandat confié à l’entreprise
privée. Il revient à la police publique de faire
face à la criminalité violente, d’assurer la
sécurité de tous, surtout dans les lieux publics,
et de protéger les institutions étatiques. De son
côté, le chef d’une entreprise ou d’un
service de sécurité privée remplit son contrat
s’il s’en tient aux besoins particuliers de son client
ou de son employeur : prévenir ses pertes et sécuriser
le site qui lui appartient.
De part et d’autre de la frontière entre
le privé et le public, des moyens semblables sont mis en
oeuvre : surveiller, prévenir, enquêter, sanctionner
et, en cas de crise, intervenir d’urgence et rétablir
l’ordre. Néanmoins, les policiers ont beaucoup plus
souvent recours aux poursuites pénales que les responsables
des services privés. Et la coercition reste une prérogative
que les acteurs du privé laissent volontiers à la
police. Dans le secteur privé, l’on n’a pas
le droit et l’on s’interdit en général
d’user de la force. Si celle-ci s’impose, on appelle
la police. La sécurité privée met plutôt
l’accent sur la prévention qu’elle réalise
de plus en plus en s’appuyant sur la technologie.
Bref, au-delà des différences, les
acteurs du privé et du public poursuivent essentiellement
les mêmes fins avec des moyens qui ne sont pas radicalement
différents. Leur parenté se manifeste quand ils se
trouvent en compétition : seuls les semblables peuvent se
concurrencer.
Maurice Cusson
Benoît Dupont |
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