Cours 11 : Les théories du terrorisme
 

Sociologie, psychologie et criminologie.

• Alex Schmid et Albert Jongman (1988), Political Terrorism : A New Guide to Actors, Authors, Concepts, Data Bases, Theories and Literature, New York, Transaction, « Theories », 61-135.

Le terrorisme en criminologie : que peut-on apprendre du terrorisme ?

Tableau : aperçu des paradigmes théoriques criminologiques
étiologie du crime
réaction au crime
niveau « micro »
niveau « macro »
stratégie
constructivisme
personnalité consensus (Durkheim, Merton) choix rationnel, sécurité + efficacité (Clarke) interactionnisme symbolique (Blumer)
apprentissage (Sutherland) conflit / sous-cultures (Miller, Sellin) Marx / stratégie de 2e niveau (Reiman) discours (Foucault)
étiquetage  
gouvernance par le crime (Simon)

1.1 théories étiologiques (théories qui tentent d’expliquer [c’est-à-dire, à l’aide de relations causales] un phénomène quelconque)

1.1.1   au niveau « micro » on explique l’action des individus :
  1.1.1.1  théories de la personnalité criminelle :
    ■   nous avons vu qu’il y a peu de traits de caractère qui soient communs aux terroristes et pas aux gens ordinaires (Sageman). En criminologie ces théories sont généralement limitées à des types de crimes bien spécifiques (par exemple, les meurtriers sexuels).
    ■   par ailleurs, les typologies statistiques du genre DSM sont peu intéressantes; l’échelle de psychopathie, par exemple, contient déjà l’utilisation de la violence et le viol des lois. Faire intervenir le concept de psychopathie est superflu.

  1.1.1.2  théories de l’apprentissage social :
    ■   Edwin Sutherland parle d’« association différentielle ». Le délinquant adopte une identité délinquante (et pas seulement des techniques) au contact de pairs délinquants. Il devient délinquant lorsque ses définitions de son contexte deviennent favorables à la violation des normes.
    ■   plus le groupe est fermé (sectaire) plus l’apprentissage sera efficace. Autrement, les associations de la personne sont multiples et peuvent être contradictoires.
    ■   Ceci ressemble beaucoup à ce dont parlait Sageman avec la radicalisation des membres des réseaux terroristes.

  1.1.1.3  Théorie de l’étiquetage :
    ■   Selon Frank Tannenbaum et Edwin Lemert la plupart des gens commettent des délits mais ceux qui sont pris et identifiés sont poussés peu à peu dans des ornières délinquantes. Ils jouent un rôle que leur contexte social leur a donné (self-fulfilling prophecy).
    ■   Nous avons vu plusieurs théories du terrorisme qui montraient comment la répression du terrorisme engendre du nouveau terrorisme (exemple : Israël). Ces théories sont plutôt « macro », puisque les terroristes ne sont pas étiquetés, il sont tués; ce sont d’autres qui prennent leur place. Il n’est donc pas clair que cette théorie s’applique directement.
    ■   Pourrait marcher quand les terroristes peuvent s’identifier à un groupe (ethnique, par exemple) clairement exclu et ciblé par la répression. Ce serait une sorte d’étiquetage par proximité.

1.1.2  au niveau « macro », on explique les phénomènes sociaux :
  1.1.2.1  Beaucoup de ces théories sont fondées sur l’idée qu’il existe un consensus culturel dans toute société — et, dans quelques cas, dans l’ensemble du monde (on donne l’exemple du fait qu’il est partout jugé mal de commettre un meurtre ou de voler).
    ■   pour Durkheim, le crime est une conséquence inévitable de l’imperfection de tout processus de socialisation. Ceci est une bonne chose : c’est ainsi qu’une société peut remettre en question ses règles et progresser.
    ■   Robert Merton explique que le consensus peut lui-même mener à des crimes : il suffit que le consensus sur la valeur des objectifs de réussite personnelle soit plus puissant que le consensus sur les moyens acceptables de les réaliser. Par exemple, la société nord-américaine valorise la richesse de façon disproportionnée tout en garantissant que seule une minorité puisse y accéder. Les autres vivent une tension qu’ils tentent de contourner d’une manière ou d’une autre.
    ■   La disparité et la tension (ou frustration) sont souvent évoquées pour expliquer certaines formes de terrorisme. Nous avons vu, toutefois, que bien des terroristes sont issus de classes sociales moyennes-hautes. C’est le cas des étudiants et journalistes de la RAF et des suicidés du 9-11.
    ■   Il faut se rappeler que cette théorie se veut macroscopique — il n’est donc pas particulièrement utile d’identifier des exceptions individuelles. Par ailleurs, le discours terroriste réajuste constamment le niveau d’analyse des membres en plaçant les disparités au niveau géopolitique, non pas personnel.

  1.1.2.2  à l’opposé des théories consensuelles sont les théories du conflit. ATTENTION : ici il ne s’agit pas de souligner qu’il y a des conflits dans une société — les théories du consensus le reconnaissent déjà. Il s’agit de montrer que le conflit est à la base du social, et non un simple sous-produit de la vie en groupe. Dans cette optique, la forme actuelle de la société est le RÉSULTAT de conflits multiples et non d’un consensus.
    ■   Walter Miller est le principal théoricien du conflit. Pour lui les groupes sociaux sont différenciés par 1) leur culture et 2) leur pouvoir d’influencer les lois et les institutions chargées de les faire respecter. Tous les groupes ont des règles, mais toutes ces règles ne sont pas les mêmes. Seulement, un seul groupe influence systématiquement le contenu des lois. Ce groupe (ici, la classe moyenne) est « dominant » au sens où ses standards s’appliquent à tous les autres (pas au sens où il oppresse, oblige, réduit à l’esclavage). Les groupes qui sont « dominés » (qui ont moins de pouvoir sur les lois et institutions) développent une culture d’opposition au groupe dominant.
    ■   Thorsten Sellin a étudié les groupes d’immigrants aux ÉU. Selon lui les enfants des immigrants (2e génération) ont des difficultés extrêmes d’identification; ils sont ballottés entre deux systèmes de valeurs assez différents, développent une sorte de conflit culturel interne, et ont du mal à s’intégrer et à comprendre comment ils doivent se comporter.


1.2 théories de la réaction sociale et du contrôle du crime (théories portant sur la façon dont nous réagissons aux phénomènes que nous définissons comme des crimes)

1.2.1  Théories stratégiques
  1.2.1.1  Théories dites du « choix rationnel ».
    ■   Ces théories datent de l’époque des Lumières et de l’homme rationnel de Bentham, de Beccaria, Montesquieu, etc. Selon Bentham toute activité humaine consiste à minimiser la douleur et maximiser le bonheur. La criminalité ne diffère en rien des autres activités qu’une personne peut choisir : c’est simplement un moyen d’obtenir un bénéfice personnel. On peut aisément concevoir le terrorisme comme la recherche de pouvoir politique. Dans le texte suggéré pour ce cours plusieurs théories sont fondées sur ce principe de base, dont TOUTES les théories offertes par les terroristes eux-mêmes.
    ■   utilité pratique : permet d’identifier les vulnérabilités (que ferais-je si j’étais un criminel/terroriste ?) et de leur remédier (analyse stratégique).
    ■   utilité théorique : aucune; ne nécessite ni ne produit aucune nouvelle compréhension de l’acte criminel ou terroriste.

  1.2.1.2  J’entends par théories stratégiques « occultes » les théories qui tentent d’expliquer un état de faits à l’aide d’un autre qui n’est pas immédiatement observable (à la limite, qui est impossible à observer ou qui tient de la position subjective de l’analyste).
    ■   C’est le cas de toutes les « théories de conspiration » (l’URSS/Khaddafi/Saddam organisent le terrorisme mondial, les ÉU ont attaqué l’Afghanistan pour y permettre la construction d’un pipeline), mais aussi d’analyses plus poussées et plus scientifiques.
    ■   Jeffrey Reiman a bien montré comment la lutte à la petite criminalité est une « défaite pyrrhique », c’est-à-dire une défaite qui produit tellement de conséquences positives qu’elle équivaut à une victoire. Selon lui, la guerre contre le crime sert à détourner l’attention du public des conduites dommageables des élites économiques et politiques. Ce n’est pas une conspiration à proprement parler, mais bien un état de faits qui a évolué ainsi parce que particulièrement adapté aux sociétés capitalistes.
    ■   Nous avons également vu mains exemples où l’identification de groupes ou d’individus comme terroristes visait à justifier des actions gouvernementales radicalisées. Par exemple, il est clair que dans son ensemble la production analytique sur le terrorisme international a jusqu’ici très bien réussi à dédouaner les gouvernements de leurs propres actions violentes à l’étranger (voir Alexander George « The Discipline of Terrorology », A. George, Western State Terrorism, New York, Routledge, 1991).

1.2.2  Théories constructivistes
  1.2.2.1  L’interactionnisme symbolique s’attarde sur la manière dont nous définissons notre contexte social. William Thomas disait que « si nous décrivons une chose comme réelle, elle est devient réelle dans ses conséquences ».
    ■   ainsi, notre appréhension (dans les deux sens du terme) du terrorisme est fondée sur notre façon de le construire en tant qu’objet et non sur sa connaissance directe. La façon dont nous construisons le terrorisme est particulièrement fascinante, puisque c’est un objet dont nous ne connaissons pratiquement rien. En fait, c’est justement l’inconnu qui prend le plus d’importance dans cette construction d’objet, ce qui est assez paradoxal (et entièrement incompatible avec la perspective stratégique/rationnelle décrite ci-haut)
    ■   néanmoins, notre réponse, elle, est certainement réelle. Nous adoptons une foule de comportements, individuellement, en groupes, et en tant qu’État, qui ont des effets importants sur l’ensemble de la population.
    ■   C’est pourquoi dans une perspective constructiviste le microscope est mis non pas sur le terrorisme mais bien sur les acteurs qui le définissent et structurent leurs activités et celles d’autres d’après cette définition.

  1.2.2.2  Le « discours »
    ■   Dans la foulée de ce qui précède, on peut se demander si la manière dont nous parlons (au sens large) du terrorisme et de la réponse au terrorisme ne fait pas partie d’une structure mentale plus large au sujet de la réalité qui nous entoure. Foucault appelle cet ensemble complexe de connaissances au sujet du monde le « discours ».
    ■   Par exemple, le discours au sujet de l’administration d’un État moderne est assez spécifique. Foucault l’appelle « gouvernementalité », une mentalité spécifique sur la bonne manière de gouverner, c’est-à-dire la maximisation des conséquences bénéfiques pour la nation. Ceci est assez récent et remplace des formes anciennes fondées sur la moralité, sur la suprématie politique/militaire et sur l’autorité paternelle. La gouvernementalité est l’expression de la logique rationnelle des Lumières. Dans une logique de maximisation des bénéfices, le crime (et le terrorisme, peut-être — reste à vérifier) est une responsabilité de l’État, en tant qu’os dans la moulinette sociale dont il est responsable.
    ■   En matière de crime, les sociétés de la « modernité tardive » ont commencé à sortir de ce modèle avec le discours du « risque » : le crime est inévitable, incontrôlable — on ne peut pas dissuader ni réformer ni éduquer les criminels (anciens rôles de l’État) — donc vaut mieux réduire les risques associés à nos conduites quotidiennes. Ainsi, l’État se désengage progressivement de la production de la sécurité. Or, ceci ne semble pas être le cas avec le terrorisme (malgré qu’il y ait une timide privatisation là aussi).

1.2.3  Stratégie ET constructivisme : « gouverner par le crime »
  1.2.3.1  Jonathan Simon (voir Governing Through Crime : Criminal Law and the Reshaping of American Government, 1965-2000; http://personal.law.miami.edu/~jsimon/) a remarqué à quel point le concept de crime sert à contrôler une multitude d’aspects de la vie sociale — mis à part le crime lui-même, bien sûr. Le crime permet :
    ■   la mobilisation maximale de l’État (force létale contre ses citoyens)
    ■   la maximisation de la surveillance (voir G.T. Marx, la « La société à sécurité maximale »(1987, Déviance et société, 12 (2), 147-166)
    ■   le contrôle d’une foule d’activités non-criminalisées, à travers le concept de responsabilisation du citoyen
    ■   enfin, permet de renforcer des contrôles déjà existants sur l’immigration, sur l’usage de l’internet, etc. Nommer une chose comme « criminelle » c’est menacer le citoyen d’un dommage.

  1.2.3.2  gouverner par le terrorisme revient pour l’essentiel à la même chose.