
| Voir le compte-rendu du livre par Jean-François Cauchie | Il est difficile, pour la plupart des gens, de réfléchir à l’action humaine d’un point de vue social. La plupart d’entre nous sommes habitués à observer, à expliquer et à réagir aux actions des autres en tant qu’actes individuels, produits d’une volonté unique, dans une personne. Lorsque nous nous penchons sur la responsabilité d’une personne, nous tentons d’évaluer ses intentions, sa bonne foi, son état psychique, ses croyances, etc. et faisons peu de cas de facteurs sociaux — à l’exception, bien sûr, des éventualités où quelqu’un a menacé, obligé ou payé la personne pour agir comme elle l’a fait. À l’occasion, surtout pour les enfants, nous sommes prêts à prendre en considération l’influence exercée par les parents, les pairs ou par les médias. Ceci est sans doute dû au fait que nous faisons l’expérience spontanée du monde à travers notre impression personnelle de réfléchir et de prendre nos propres décisions. Pourtant, nous sommes, comme le disait Aristote, aussi des « animaux sociaux » : presque toutes nos activités sont des activités de groupe et la majeure partie de nos activités individuelles n’auraient aucun sens si les groupes sociaux n’existaient pas (par exemple, étudier). • Nous travaillons dans des organisations : nos systèmes sociaux sont fondés sur ce qu’on appelle une division sociale du travail, c’est-à-dire que chacun d’entre nous ne réalise qu’une infime portion du travail nécessaire à la survie du groupe. À la base, la nature et la forme de toutes ces activités sont déterminées en relation avec toutes les autres portions du travail à faire. De plus, presque toutes nos activités quotidiennes sont déterminées par la structure de l’organisation qui nous emploie, structure qui est également un fait socialement déterminé. Enfin, nous travaillons pour la plupart avec d’autres et ainsi entrons en relations sociales avec eux. • Nos activités de loisir se déroulent aussi avec des amis : qu’il s’agisse du plus petit groupe — la « dyade », qui comprend deux personnes — ou de grands groupes de connaissances qui partent ensemble en vacances ou d’inconnus qui se rencontrent durant un événement populaire, la plupart de nos loisirs sont des activités sociales. • Nous voyons le monde à travers les yeux des autres : au sens le plus élémentaire, il s’agit tout simplement de constater que la plupart des choses que nous savons sur le monde qui nous entoure nous viennent de communications avec d’autres. La portion de réalité dont nous avons personnellement fait l’expérience est extrêmement limitée et même notre expérience directe d’un événement ou d’une situation ne rend compte que d’une petite portion de ce qui s’est passé. En un sens un peu moins évident, quand on y songe un instant on réalise facilement que notre manière d’interpréter, de mettre en mots, de penser aux choses — celles dont on entend parler aussi bien que celles dont on fait l’expérience directe — provient de notre culture. • Ce monde perçu, interprété et compris contient également notre propre personne : notre identité, notre place dans ou vis-à-vis divers groupes sociaux, nos habiletés, notre manière de penser, tout est le produit d’une culture spécifique. Non pas que nous vivions dans un monde purement imaginé, où les « vrais » objets n’existent pas, où tout n’est que le fruit de notre pensée : il s’agit plutôt de souligner que les objets réels n’ont pas d’étiquette expliquant leur fonction et leur impact social. L’étiquette doit être apposée par un observateur. Il ne s’agit pas, bien sûr, de nier que chaque être humain prend des décisions réfléchies, qu’il a un « libre arbitre », la faculté de choisir ses actions et donc d’en être responsable. Par contre, il faut s’éloigner de la conception juridique de cette responsabilité : au sens sociologique, être responsable d’un acte c’est simplement d’avoir pensé avant d’agir. Il ne faut pas conclure, à partir de cette simple affirmation, que la pensée de l’acteur est une explication suffisante de ses actes. Il a choisi cette action, mais sur quoi ce choix était-il fondé ? La rationalité humaine ne se déploie pas en vase clos. Non pas qu’elle soit seulement influencée par des facteurs extérieurs, mais bien qu’elle existe grâce à eux. Par exemple, comment pourrait-on penser à nos actes sans les mots qui les décrivent, qui sont des conventions culturelles indispensables ? Si les juristes ont besoin, dans leur système, d’acteurs responsables au sens maximal, les sociologues doivent se contenter de moins. En fait, surtout en sociologie du crime, les diverses conceptions de la responsabilité individuelle (juridique, populaire, comparée entre les groupes culturels) sont justement un objet d’étude plutôt qu’un outil de recherche. En fin de compte, penser sociologiquement c’est contextualiser systématiquement les actions des individus et se questionner sur les interactions sociales qui influencent leur processus décisionnel. Ainsi, le social se manifeste non seulement entre les personnes, mais aussi dans leur tête — considérer, comme on le fait souvent, que la psychologie porte sur ce qui est à l’intérieur et la sociologie sur ce qui est à l’extérieur mène à une difficulté importante de compréhension. La « sociocriminologie » n’est pas une discipline à proprement parler : c’est un foyer particulier d’étude criminologique. À bien y penser, la criminologie comme discipline a également un certain côté « flou » parce que son objet reste discutable et, en fait, discuté. De façon courante on définit la criminologie comme l’étude du « phénomène criminel ». Ceci est faux au sens où on des criminologues se penchent également sur l’ensemble des phénomènes de réaction au crime. Ce à quoi il faut ajouter l’évolution de la définition de « crime », l’identité de ceux d’entre nous qui décident de ce qui sera identifié comme un crime au sens juridique, les pratiques de ceux qui font respecter la loi, etc. Faire de la sociocriminologie, c’est se poser ces questions d’un angle social, c’est-à-dire de tenter d’identifier, de classifier, de comprendre les relations sociales qui causent, qui créent, qui définissent, qui organisent la lutte contre le « crime ». C’est également l’étude plus particulière des institutions et des pratiques explicitement ou implicitement centrées sur le crime. La sociocriminologie, c’est par exemple l’étude de l’effet des médias sur notre conception de la criminalité, du rôle de la police et du « bon » citoyen ; des relations parents-enfants qui forment l’attitude face aux normes sociales ; des activités quotidiennes des policiers ; de l’évolution des codes pénaux ; des valeurs comparées de différents groupes sociaux ; du travail des institutions gouvernementales. Ce livre vise à introduire son lecteur aux aspects principaux de la pensée sociologique sur différentes réalités liées au crime, à la criminalité, aux criminels et à la réaction sociale. Son but est de donner le bagage nécessaire à la compréhension de textes de recherche sociocriminologique contemporains et anciens — de permettre au lecteur de reconnaître les types de théories sur lesquels les auteurs se basent, de savoir les classifier, les comprendre plus rapidement en les comparant et, bien sûr, de savoir de quoi il s’agit lorsqu’on voit une référence à un auteur classique ou à un paradigme, ligne de pensée ou tradition sociologique. Malheureusement, ce livre ne contient pas la réponse au « pourquoi » du crime. Il contient encore moins la recette pour contrôler ou faire disparaître le crime. Nous verrons en fait à quel point ces idées sont illusoires, et proviennent d’une mauvaise conception de la société, de l’individu et du crime. |
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TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION 1 La connaissance sociocriminologique 29 Déterminisme et libre arbitre : que fait l’acteur social ? 42 |
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2 Le principe de rationalité et le choix rationnel 62 Les théories macrocriminologiques 72 Les théories microcriminologiques 78 |
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3 Le consensus comme fondement du social 100 Le conflit comme moteur du social 106 |
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4 L’étiquetage 132 |
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5 Le crime comme « problème social » 166 |
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| 6 Le citoyen et l’État 200 Conclusion 217 Lexique 219 Bibliographie 221 |
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