SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050— trimestre automne 2007

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

 

Cours 9 : le « discours » et le constructivisme

L'archéologie du savoir. Qu'est-ce que gouverner? La fonction culturelle du système pénal.

□ À lire : 1) Michel Foucault (1975), « Illégalismes et délinquance », Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 299-342.

2) David Rosenhan (1988), « Être sain dans un environnement malade », Paul Watzlawick (éd.), L'invention de la réalité : comment savons-nous ce que nous croyons savoir? Contributions au constructivisme, Paris, Seuil, 131-160.

 

 
Foucault dans son bureau  

1. Le « discours » (Michel Foucault, 1969, L’archéologie du savoir; 1971, L’ordre du discours; 1972, Histoire de la folie à l’âge classique; 1975, Surveiller et punir; tous chez Gallimard)

 

  a.Le savoir/pouvoir : pour Foucault, le savoir et le pouvoir sont intimement liés. Non pas de la façon conventionnelle de le conceptualiser (le savoir permettrait de mieux agir sur les choses et les personnes), mais au sens où « savoir » une chose c’est participer à la créer comme telle, c’est avoir le pouvoir de la construire. C’est un pouvoir créatif, ou « positif » qui invite, qui interpelle, qui séduit les autres à accepter une certaine façon de voir les choses, à accepter un certain savoir. Bien loin de la carotte et du bâton, Le pouvoir positif réussit à « faire vouloir faire », c’est-à-dire à convaincre les individus d’agir de la façon que nous voulons qu’ils agissent. C’est obliger à travers la liberté.

     b. La vérité, dans ce cas, c’est quoi? Ce n’est pas le résultat d’une recherche, d’une méditation, ou la récompense de ceux qui réussissent à se libérer d’une culture, dit Foucault. C’est le résultat d’un contexte structuré pour inclure certaines choses vraies et exclure toutes les alternatives comme fausses. La vérité est un événement historique; corollaire : elle a une histoire.

      c. Un ensemble cohérent de vérités s’appelle un « discours ». Pourquoi les gens acceptent-ils un discours plutôt qu’un autre? Disons en premier lieu qu’il n’y pas d’alternative à adopter un discours : tout est discours. Cela dit, la réponse la plus simple à la question est que pour pouvoir s’intégrer aux pratiques ayant cours dans une société il faut s’intégrer à ses savoirs, il faut les adopter — les unes ne vont pas sans les autres.

     d. Le discours est maintenu, renforcé, protégé de quatre façons principales :
      i. Le commentaire : il s’agit de tous les endroits où on peut voir le discours être répété en tout ou en partie, dans les médias, la pu
blicité, l’analyse, les vêtements des autres (les logos), etc. Même dans les cas où ce qui s’articule est une critique de la façon dominante de penser, cette critique s’organise généralement avec les mêmes outils — par exemple, une critique du système pénal disant qu’il est laxiste, tout en attaquant une partie du système, renforce le reste en tenant pour acquis qu’il doit y avoir un système de distribution de punition, et que notre conception de la justice criminelle est la bonne. C’est toujours ce qui est « pris pour acquis » — ce sur quoi on ne songe même pas à poser des questions — qui est le plus solide.
      ii. L’auteur : les commentaires ont des auteurs — qu’ils soient des individus ou des institutions. Cette unité de provenance aide à présenter la vérité comme un tout organisé, cohérent et donc plus difficile à questionner.
      iii. Les disciplines : les disciplines (dont la criminologie) fonctionnent en identifiant des objets valables et des objets sans importance, puis en élaborant un savoir à leur sujet. Elles fixent les conditions qui permettent de juger si une idée est fausse ou vraie.
      iv. La compétence : le degré de compétence est proportionnel au degré auquel l’individu (ou l’institution) est écouté quand il s’exprime. En bref, plus on s’éloigne du discours dominant, moins on est compétent. Exemple : le « foetus astronaute » de Rosalind Petchesky (1987, « Foetal Images : the Power of Visual Culture in the Politics of Reproduction » Feminist Studies, 13 (2), 263-292). Petchesky explique comment une série de documentaires anti-avortement insistaient sur la symbolique du foetus comme individu dans un environnement. Ceci a eu du succès au point que le discours pro-choix ne questionne plus cette « réalité ».

      e. Ceci forme un système assez solide. En fait, il faut se demander comment il est possible que la société change, dans ces conditions. Avant tout, Foucault dirait qu’elle change bien moins qu’elle en a l’air. Et quand elle change, c’est parce que ses pratiques ne sont plus compatibles avec la réalité matérielle (industrialisation, urbanisation, épidémies, démographie, invention de la photo intra-utérine, etc.) et deviennent problématiques. ATTENTION : ceci ne veut pas dire que le discours est le résultat de la réalité matérielle qui nous entoure. Pour chaque contexte matériel il y a une infinité de discours possibles — et pourtant, seulement un devient dominant. Ceci est un processus social contingent (imprévisible).

     f. Évidemment, on peut choisir d’adopter un discours marginal, une position de résistance. Pour Foucault il n’existe pas de pouvoir sans résistance : il faut exercer une domination sur quelque chose. Donc, forcément, il y aura toujours des individus qui se trouvent en marge du discours dominant au sein d’une société. Mais ils ne le font pas par choix. Leur discours diffère parce que leur contexte pratique est différent de celui de la majorité.

     g. La culture est un « champ discursif », c’est-à-dire un endroit où plusieurs systèmes de pensée s’affrontent, et où certains dominent. La domination en un endroit peut facilement s’étendre ailleurs; par exemple, la médecine scientifique domine en matière de santé (elle gagne face aux autres discours alternatifs), et prend énormément d’importance dans nos pratiques judiciaires. La criminologie a connu une période « médicale » importante (fin du 19e siècle) avant de redonner une forte place au discours du droit (théories rationalistes). ATTENTION : les discours ne sont pas équivalents, ni liés à des individus. Le conflit n’est plus entre les gens ou les groupes, mais entre les discours. Nous pouvons être interpellés, séduits par un discours, mais en principe ceci est contingent.

     h.   Pour arriver à comprendre un discours, il faut faire ce que Foucault appelle une « généalogie ». Ceci implique de dresser une historique d'un système de pensée : d'où vient-il, qui en a parlé, à quoi ce système s'opposait-il, comment a-t-il réussi à dominer (ou est-il disparu). C'est donc une méthode largement historique, généralement d'analyse documentaire.

 


Renaissance : exorcisme

 

Lumières : grand renfermement
 
Époque moderne : la chaise rotative
 

     

     i.    Par exemple, Foucault a étudié la création de l'objet « maladie mentale » à travers les âges, et en relation avec l'histoire de l'institution qu'est la psychiatrie. Durant la Renaissance, la folie était conçue comme une possession ou comme une contrepartie à la raison, souvent ironique et amusante, une façon alternative de voir le monde. À l'âge des Lumières (1650–) débute une période dite du « grand renfermement » : on renferme à l'Hôpital général tous les marginaux : pauvres, chômeurs, mendiants malades, fous, prostituées, etc. (1 % de la population de Paris). C'est une population en surplus. Le cas de la folie est particulier : c'est l'âge de la raison, et ce qui est irrationnel — dont le fou — devient inhumain, animal, dangereux et moralement répréhensible. Puis vient l'époque moderne (1800–), l'étude scientifique de la folie et l'invention de l'asile. Les premiers psychiatres utilisent un langage scientifique pour reformuler un jugement moral contre la folie. L'asile est donc construit non pas pour protéger ou traiter les malades, mais bien pour pouvoir les surveiller et les réformer (on croit, entre autres, qu'ils peuvent apprendre à reconnaître leurs hallucinations, et ainsi les contrôler). La psychiatrie elle-même est un objet qui doit sa naissance à une nouvelle conception de l'humanité comme rationnelle — et une nouvelle conception de la folie, non pas comme une possession ou un défaut de l'âme, mais comme une maladie de la rationalité.

 

j.     Foucault ne traite pas dans son livre de la psychiatrie moderne, mais le texte de Rosenhan peut nous informer : il s’agit d’une médicalisation systématique et entière du comportement non-conforme. De nos jours on n’enferme plus autant qu’à l’époque (à cause de la réduction des budgets), mais la pharmacopée est plus large que jamais (exemple : Ritalin).

 

k. Comme on le voit, Foucault s'intéresse aux raisons qui sont à la source de notre savoir culturel. Pour lui le savoir ne se définit pas par une évolution scientifique, philosophique, théologique ou autre. Le « progrès » est secondaire (non qu'il n'existe pas, nuance). Pour lui, l'histoire du savoir comme l'histoire de tous les savoirs en particulier (la médecine, la psychiatrie, la sexualité, la criminalité, etc.) est une série de discontinuités — c'est-à-dire qu'on y trouve une succession de différentes manières de conceptualiser les choses auxquelles on réfléchit (la vérité), et non une accumulation constante d'information.

 

2. « gouverner », « gouvernement »

 

    a.   Ces termes ne sont pas nécessairement liés aux institutions étatiques. Gouverner, pour Foucault, c'est diriger d'une façon rationnelle. Par exemple, nous sommes à une époque où nous croyons devoir nous gouverner nous-mêmes. Qu'entend-on par là? C'est que nous avons intégré une certaine conception du contrôle que nous devons avoir de nous mêmes, à force de vivre dans une société gouvernée. Allons un peu plus en détail.

    b.   Foucault débute son explication de la « gouvernementalité » (mot inventé par lui pour représenter la « mentalité de gouvernement ») par un rappel historique, ou une généalogie. Il explique que l'histoire n'est pas une suite d'événements, mais bien une suite d'idées. Aussi, il note que Machiavel, conceptualisait le dirigeant comme un « prince », c'est-à-dire que son rôle consistait à faire ce qu'il fallait pour continuer à être souverain. Ceci est bien différent du Moyen Âge, où le roi était un « père de famille » qui veillait à la protection de ses sujets. Et ça mène à des pratiques radicalement différentes.

    c.   Le « gouvernement » est une forme d'organisation différente, qui date des Lumières. On conçoit sa fonction comme l'organisation des choses de la façon la plus pratique pour chacun. Ainsi, la mission du « gouvernement » diffère fondamentalement des autres formes de souveraineté; il s'agit, entre autres, de maximiser la création de richesses, d'améliorer les conditions de vie des citoyens, etc. C'est une rationalisation de l'administration étatique. L'État n'est plus une famille, c'est une population dans un territoire. Qu'est-ce qu'une « population »?

    d.   Au même moment, il se trouve qu'on invente les statistiques. Ces dernières sont absolument indispensables au « gouvernement »: elle lui permettent de savoir ce qui se passe, partout sur son territoire, et si ses politiques son efficaces (au temps des princes il suffisait de connaître ses ennemis en les espionnant). L'idée est de connaître la population, d'accumuler un savoir sur elle pour mieux la transformer pour favoriser le bon fonctionnement de la nation. Les sciences sociales naissent peu après, bouclant la boucle. Ainsi la « population » est créée comme objet de pensée. Il n'y a plus simplement un nombre de citoyens, des nobles, des manants, etc. mais bien un corps social mesurable, connaissable et modifiable. Le gouvernement est indissociable de cette idée de population : un roi du Moyen-Âge n'aurait jamais pu avoir une « population », la réalité était impossible à conceptualiser ainsi.

    e.   « Gouverner » c'est donc constamment essayer d'organiser les choses rationnellement, en vue d'une maximisation des résultats, et d'après un savoir précis. Cette forme d'approche dépasse largement l'État pour s'étendre aux institutions, et aux individus. Par exemple, Mariana Valverde (1998, Diseases of the Will, Cambridge, Cambridge University Press), explique comment les AA sont une technologie de gouvernance du soi. Les 12 étapes, les slogans (un jour à la fois), l'identité d'alcoolique, les narrations d'expériences de vie, etc. sont des façons non pas de dire aux membres comment se comporter, mais bien de former leur subjectivité, leur jugement, de façon à ce qu'ils désirent se comporter de la façon prescrite. Bref, plutôt que de leur montrer quoi faire, on forme leur volonté.

 

 


Le chevalet, Moyen Âge
 

la galère, Renaissance
 

prison panoptique : Stateville
 

prison «panoptique»: tour centrale de surveillance, impossiblité de voir les autres détenus, repli et réflexion sur soi-même pour se réformer. Surout: impossibilité de savoir si les surveillants surveillent effectivement. Le détenu apprend à se comporter comme s'il était toujours sous surveillance.

Image tirée de surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975.

 

3.      La prison

 

    a.   La prison est inventée au même moment que le gouvernement; ceci n'est pas un hasard. C'est une autre technologie qui vise à ce que les individus se gouvernent eux-mêmes. Expliquons comment Foucault en arrive à cette conclusion :

    b.   Au Moyen-Âge et au début de la Renaissance la punition infligée aux condamnés est un spectacle qui vise à mettre en scène le pouvoir du souverain sur ses sujets — il a le pouvoir de les réduire en bouillie, et tout le monde doit le savoir; donc les supplices doivent être extrêmes, spectaculaires, et publics. Ensuite (voir extrait) la « chaîne » sert de spectacle. Pourquoi? Parce que désormais le Roi a décidé qu'on ne pouvait pas gaspiller cette main d'oeuvre captive, et qu'on pourrait l'utiliser aux galères (où personne ne voudrait s'engager de son plein gré). Après les galères, c'est aux travaux forcés que la chaîne aboutit.

    c.   C'est que l'époque industrielle a commencé, et que l'être humain est maintenant conçu comme un travailleur. On doit absolument faire participer la population au fonctionnement industriel du pays. Ceux qui ne s'intègrent pas sont envoyés au bagne pour y travailler de force.

    d.   Puis, soudainement, le spectacle disparaît tout simplement. En 1837 on remplace la chaîne par un fourgon complètement fermé, qui évite carrément les villes. On a décidé de cacher les prisonniers plutôt que de les montrer en exemple. Et quand ils arrivent au bout du voyage, il n'y a plus de travaux forcés : c'est la réforme qui les attend, dans une prison.

    e.  Avant 1820 l'emprisonnement comme punition est rare. On l'utilise surtout en attente de procès, de dédommagement ou pour faire disparaître les gens. La prison-punition n'a pas été inventée parce qu'elle était plus civilisée que les supplices, mais parce qu'elle était plus utile dans la société industrielle qui s'installe. Une peine mathématique, facilement dosable et universelle, pour l'individu rationnel; c'est aussi une image miroir de ce nouvel idéal de population docile, disciplinée et laborieuse. Notez que l'élément fondamental d'un discours et des pratiques qui s'y rattachent est la logique interne, la consistance.

    f. La prison est une institution bizarre. On l’invente soudainement au 19e siècle, et aussitôt son objectif de réforme mène à un constat d’échec dès 1840  : i. Les prisons n'ont jamais fait diminuer le taux de criminalité ;  ii. Les prisons provoquent de la récidive ; iii. La prison, loin de réformer, fabrique des délinquants ; iv. La prison favorise la formation d’organisation criminelles ; v.  La prison créée de nouveaux délinquants dans la famille du détenu.

     g. Alors, pourquoi la conserve-t-on? Toutes les réformes, jusqu’ici, ont toujours conservé les mêmes défauts de base, et toujours produit les mêmes échecs. Il doit donc y avoir une autre raison pour son existence. Foucault dit qu’elle sert à « gérer les illégalismes » : i.  Elle permet de produire et d'identifier la délinquance de rue, pour mieux s'en charger, et ce cercle vicieux détourne des illégalismes de la classe dirigeante (voir Reiman). iii.     Enfin, en établissant la gravité de la délinquance dans le public on offre aux gens des exclus dont il faut avoir peur, et par contraste une identité de bon citoyen (docile). iv.  La délinquance est donc une technologie de gouvernement. C'est un moyen de former les citoyens en bons travailleurs et de les maintenir sous surveillance.

    h.   Foucault ajoute qu'en fait, cette surveillance n'a pas à être constante : il suffit que le citoyen (comme le prisonnier) croit être sous surveillance pour qu'il se surveille lui-même. Foucault prend l'exemple du « Panopticon », la prison parfaite de Jeremy Bentham (Bentham croyait que la société aussi devait être organisée de la sorte, avec des réseaux d'observateurs, d'informateurs et une délation populaire institutionnalisée).

L'idée est d'organiser l'environnement pour que l'individu soit certain d'être surveillé. C'est aussi l'idée derrière la police secrète française, et également derrière la technologie moderne des caméras de surveillance (plogue : voir mon propre texte là-dessus dans Policing and Society, « The Myopic Panopticon : the Social Consequences of Policing Through the Lens »; vol. 13, no. 1, 44-58 ou ici).

    i.   Quand Foucault parle de « discipline » et de « société disciplinaire » il ne veut pas dire que la société est réglée dans ses moindres détails ou que les gens sont effectivement disciplinés. Il explique qu'aujourd'hui le pouvoir se manifeste sous cette forme bien spécifique (à différents degrés de succès). Aujourd'hui le pouvoir c'est de s'assurer que l'individu se plie à un modèle parce qu'il en a intériorisé les finalités et les pratiques. Il ne fait pas ce qu'on lui dit, il fait ce qu'il « veut ». Exemple : sécurité et « risque ».