SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050— trimestre automne 2007

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

 

Cours 7 : l'ethnométhodologie

Structure v. action. La production d'un monde ordonné comme un travail quotidien. Le crime comme quête de sens. Le langage comme réalité sociale.

□ À lire : « L'interactionnisme et l'ethnométhodologie »,
http://perso.wanadoo.fr/abder.kenaissi/interactionnisme.htm.


1.      L’ethnométhodologie (1) : quelques définitions importantes

         a.      Parce qu’elle fait appel à un jargon particulier, il sera plus productif de présenter l’ethnométhodologie sous forme d’une série de définitions de ses expressions principales. On a d’ailleurs beaucoup critiqué l’ethnométhodologie pour ce jargon, qui donne l’impression de cacher un vide théorique.

         b.      Ethnométhodologie : étude des ethnométhodes — c’est-à-dire, des façons dont un groupe réussit à imposer un ordre social. Inventée en 1967 par Harold Garfinkel (Studies in Ethnomethodology, Cabridge, Polity Press, 1984). Cette discipline se concentre sur l’usage du langage dans la vie de tous les jours (ainsi qu’à toutes sortes d’activités ordinaires, routinières). Le postulat principal est que ces petites activités ordinaires, loin d’être sans importance, constituent notre principale façon de créer de l’ordre autour de nous. Durkheim disait qu’il y avait des lois, ou règles du social — Garfinkel dit que Durkheim aurait dû regarder derrière le rideau : cet ordre est constamment créé par les individus qui évoluent dans leur milieu. En fait, Garfinkel dirait que toutes nos activités consistent justement à créer le monde ordonné, fonctionnaliste qu’observe Durkheim.

         c.      Indexicalité : les mots n’ont pas de définition fixe et/ou donnée — toute conversation fait référence à un vécu commun supposé. L’index que les gens utilisent quand ils parlent n’est pas le dictionnaire. C’est l’ensemble des contextes précédents où ce mot a été utilisé; un peu comme l’index d’un livre, où chaque entrée renvoie à un paragraphe dans un contexte. Autrement dit, quand nous parlons nous ne disons qu’une petite partie de ce qu’on veut communiquer. Ainsi, Garfinkel explique qu’on peut demander « que veux-tu dire » à l’infini si on insiste pour que chaque phrase soit parfaitement précise. Conclusion : cette imprécision est justement ce qui fait du langage une chose intéressante; comment se fait-il qu’on se comprenne, malgré ces imperfections du langage? Garfinkel répond, pour commencer, que les gens ne sont pas des idiots culturels. Ils connaissent le langage de leur groupe. Être membre d’un groupe c’est avoir une certaine compétence.

                   i.       Par exemple, Garfinkel note qu’on se fâche assez rapidement si quelqu’un insiste pour nous faire expliquer la moindre chose dans une conversation. Il explique que dans ce cas la personne qui parle est agacée, voire agressée, par la destruction de son système de communication : son vocabulaire lui semble soudainement inefficace pour traduire sa pensée. À l’extrême, ceci nous fait perdre notre sens de la réalité sociale, puisqu’on arrive à constater qu’en fait nous ne savons pas pourquoi nous décrivons les choses dans ces termes, qui paraissent soudainement arbitraires. En fait, ce que nous ne disons pas est plus important que ce que nous disons.

         d.      Réflexivité : décrire une chose c’est la créer. Pour l’ethnométhodologue, les choses que nous décrivons ne sont que des opportunités d’appliquer des significations connues. La chose n’est qu’un reflet. Les choses que nous voyons, que nous entendons, que nous ressentons, ne comportent pas leur propre signification; il faut leur en appliquer une. Nous ne faisons pas ceci à l’aveuglette : ces significations doivent s’imbriquer, s’ordonner avec ce qu’on sait déjà.

         e.      La descriptibilité (accountability) : le but de toute activité humaine est de rendre la réalité compréhensible, logiquement descriptible; bref, c’est de redécouper le monde à l’échelle humaine, c’est produire des histoires faciles à comprendre, avec des personnage, une trame narrative, une chronologie, une intention. Par exemple, au Moyen Âge la croyance en dieu est un effort de rendre compte du monde physique d’un point de vue rationnel. Or, comme on l’a dit, toute description est constitutive de l’objet décrit. Comment faire un lien avec les théories du choix rationnel?

         f.       L’accomplissement pratique : tous les objets de la pensée — y compris nous-mêmes — sont donc des « accomplissements pratiques »; c’est-à-dire qu’ils sont le résultats d’une activité toujours en cours, incessante, de création. Garfinkel donne l’exemple du transsexuel, qui doit apprendre à « être femme » : ceci consiste non pas à subir une opération (ça, c’est le plus facile), mais bien à apprendre et à faire attention de toujours manifester les caractéristiques accomplies de la féminité, ce que les femmes font de façon routinière (parce que bien intégrées depuis la naissance). « Être » (une femme, un adolescent, un policier, un québécois, etc.) est une activité. On ne dit pas que les caractéristiques physiologiques et anatomiques sont sans importance, mais qu’elles sont d’importance moindre. S’y limiter équivaudrait à tenter de définir un magasin par la forme de ses tablettes plutôt que par la marchandise qui s’y trouve.

         g.      Vernis (gloss) : nous appliquons constamment un « vernis » sur la réalité. Nous la construisons comme naturelle, allant de soi, ordonnée, et nous insistons pour présenter nos actions comme fondées sur des règles. Ceci, pour oublier notre travail de construction (autrement, cette construction s’effondrerait aussitôt). Dès que nous pouvons le faire, nous évitons de rentrer dans les détails de l’indexicalité, parce qu’y plonger réduit notre compréhension du monde. Garfinkel donne l’exemple de l’« et caetera » (etc.) : quand on utilise « etc. » et quand on l’accepte (c’est-à-dire qu’on ne demande pas à celui qui le dit de tout énumérer) se forme une entente sur ce qui est connu, sans l’analyser.

         h.      L’ethnométhodologie fait une critique fondamentale de la sociologie conventionnelle, à l’effet que cette dernière ne fait que recréer une version « professionnelle » de l’ordre social plutôt que de l’expliquer. Les sociologues conventionnels regardent paisiblement la pièce de théâtre, en connaisseurs, mais ne regardent jamais en coulisses.


 

2.      L’ethnométhodologie (2) : la production de la réalité

         a.      Garfinkel explique que la pensée humaine consiste à créer des narratifs raisonnables pour rendre compte de l’expérience. « Raisonnable » implique la notion d’ordre, de règles, d’une logique interne. C’est pourquoi selon lui les individus (il dit, les « membres » pour bien noter qu’il n’y a d’individu qu’en tant que membre d’un groupe) sont des sociologues profanes. Ils cherchent l’ordre dans le social, de leur point de vue limité (le sociologue professionnel conventionnel fait la même chose, mais d’un point de vue généralisé).

         b.      L’analyse de conversations est fondamentale à l’ethnométhodologie. Voyons celles-ci, par exemple :

 

 

Conversation 1

A : j’ai un fils de 14 ans.

B : très bien.

A : j’ai aussi un chien.

B : oh, je suis désolé.

 

Conversation 2

 

Conversation originale

Signification

Mari : Dana a réussi à mettre une pièce dans le parcmètre aujourd’hui sans être soulevé.

Cet après-midi, comme je ramenais Dana, notre fils de quatre ans, de la crèche, il a réussi à se hisser suffisamment haut pour mettre une pièce dans le parcmètre quand on s'est arrêté dans une zone payante, alors que jusqu’à présent il fallait toujours le soulever.

Épouse : tu l’as emmené au magasin de disques?

S’il a mis une pièce dans le parcmètre, cela signifie que tu t’es arrêté avec lui. Je sais que tu t’es arrêté au magasin de disques en allant le chercher ou en revenant. Était-ce en revenant pour qu'il soit avec toi, ou bien t’es-tu arrêté à l’aller et quelque part ailleurs en revenant ?

Mari : non, chez le cordonnier.

Non, je me suis arrêté chez le disquaire en allant le chercher et je me suis arrêté chez le cordonnier en rentrant avec lui.

Épouse : pour quoi faire?

Je connais une raison pour laquelle tu aies pu t’arrêter chez le cordonnier. Quelle est-elle exactement ?

Mari : j'ai acheté des lacets neufs pour mes chaussures.

Tu t’en souviens, l’autre jour j’ai cassé un des lacets de mes chaussures marron, je me suis donc arrêté pour en acheter des neufs.

Épouse : tes mocassins ont bien besoin de talons neufs.

Je pensais que tu aurais pu faire autre chose. Tu aurais pu emmener tes mocassins noirs qui ont besoin d’un bon ressemelage. Tu ferais bien de t’en occuper vite.

 

         c.      Sans leur contexte ces conversations sont pratiquement impossibles à saisir. Leur sens se construit à mesure que l'échange progresse, et est entièrement basé sur des informations préalables uniquement disponibles aux membres. Attention : il ne faut pas, évidemment, s'imaginer que les membres se comprennent toujours; il arrive souvent que des malentendus se produisent, même entre des gens qui se connaissent très bien. L'idée n'est pas que ceci fonctionne parfaitement; simplement, c'est notre façon quotidienne de faire les choses.

         d.      Il faut également noter comment les interlocuteurs créent leur réalité en choisissant ce qu'ils doivent dire et ce qui semble superflu. Connaître son mari/sa femme signifie avoir à dire certaines choses, et ne pas avoir à dire certaines autres choses. Le mari et la femme évitent de dire des choses qui donneraient à penser qu'ils ne se connaissent pas assez, qu'ils ne portent pas suffisamment attention à l'autre, etc.

         e.      Clifford Geertz et les combats de coqs à Bali (The Interpretation of Cultures, New-York, Basic Books, 1973). Geertz se demande à quoi peuvent bien servir les combats de coqs : ils ne rapportent rien (chacun finit par retrouver ses mises); ils n'aident pas la réputation (en partie pour la même raison), et ils sont illégaux. Il explique qu'en fait, le combat de coqs n'est qu'une mise en scène où les rôles familiaux sont incarnés. C'est là que l'allégeance à un cousin, l'autorité sur un petit-fils, la subordination à un aîné, la rivalité avec une autre famille, etc. se manifestent réellement, comme des rôles écrits pour chacun des participants. Le combat de coqs est une activité qui sert à solidifier les relations familiales et sociales, il donne sa cohésion et son ordre au village balinais. —Peut-on dire la même chose du hockey? Quels sont les rôles sociaux mis en scène au hockey? Songez à la « mise en scène » du crime dans les médias. Quelle est la fonction symbolique du procès des Hells?

         f.       Lawrence Weider (« Telling the Code », R. Turner, Ethnomethodology, Harmondsworth, Penguin, 1974) étudie le langage de groupes de jeunes criminels en prison. Il décrit la « loi du silence » : les jeunes savent qu'il ne faut pas bavasser au sujet des autres. Mais ceci est plus qu'une simple règle : le concept sert non seulement à limiter ce qu'on peut dire durant une entrevue, mais également à manipuler le déroulement de l'entrevue. En disant, « je ne bavasse jamais sur les autres » un jeune dit à celui qui l'interroge que leur conversation est inacceptable, mais aussi, il tente de manipuler le contexte pour lui faire dire qu'en effet, il n'est pas un mouchard. Il utilise la règle pour modifier la réalité qui l'entoure.

         g.      La sociologie de la police d'Egon Bittner (Aspects of Police Work, Boston, Northeastern University Press, 1990). Bittner est un des principaux théoriciens de la police, et sa recherche est principalement basée sur des principes ethnométhodologiques (il écrit d'ailleurs un des chapitres du livre-source de Garfinkel en collaboration avec ce dernier). Bittner a énormément étudié les interaction des policiers avec les citoyens (incluant les malfaiteurs, évidemment). Il arrive à quelques conclusions qui font toujours autorité :

                  i.       Les policiers conçoivent leur rôle comme l'application d'autorité et la gravité des actes est jugée en fonction de l'atteinte à cette autorité (y compris durant l'arrestation, donc après l'acte criminel) plutôt que comme un dommage.

                  ii.      Les policiers — comme la plupart des professionnels — n'ont pas de formules leur dictant comment appliquer cette autorité, ni à quel point user de la force. Ils doivent décider, à chaque incident, comment appliquer des règles généralisées. Être policier c'est « faire le policier » : c'est un accomplissement pratique.

                  iii.     Une journée moyenne dans le travail de policier comporte des tâches si diverses qu'il est impossible de les systématiser.

         h.      En criminologie l'ethnométhodologie se concentre sur la façon dont les gens (incluant les criminels) utilisent des concepts reliés au crime pour comprendre leur réalité. Ceci inclue des situations où un crime a été, sera ou est commis, ainsi que toutes les situations sociales où on fait appel à ces concepts pour ordonner la réalité; par exemple, avec qui, quand, et où peut-on sortir le soir; la société est-elle morale, dois-je l'être moi-même; le gouvernement est-il efficace; les jeunes sont-ils dangereux; quelle est la gravité du désordre, etc. Notez combien ceci peut être important dans l'ère de la police communautaire.