SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050— trimestre automne 2008

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

Cours 6 : l’École de Chicago et l’interaction sociale

 

L’apprentissage social. La perception comme réalité : le subjectivisme. Négociation et interprétation du social. L’étiquetage et l’interactionnisme symbolique. Le narrativisme et l’étude de l’identité sociale. Sociologie de la désorganisation sociale.

Lectures d'intérêt : 1) Stanley Cohen (1980), « On the Beaches : The Warning and the Impact », Folk Devils and Moral Panics : The Creation of the Mods and Rockers, New York, St. Martin’s Press, 144-176.

2) Howard Becker (1973), « Le fumeur de marijuana », Outsiders, Paris, Métailié, 64-89.

3) Ronald Akers (2000), « Social Learning Theory », Criminological Theories : Introduction and Evaluation, Los Angeles, Roxbury, 71-97. 

 

 

1.      Historique de l’École de Chicago

         a.      George Herbert Mead et l’interactionnisme symbolique (Mind, Self and Society From the Standpoint of a Social Behaviorist, 1937, Chicago, University of Chicago Press). Mead est le moteur premier de la sociologie étatsunienne. Il s’intéresse à l’action, et à la communication entre les individus. Pour lui, nous sommes des machines de création, de traitement et d’échange de symboles.

                   i.       Qu’est-ce qu’un symbole : c’est une chose qui en représente ou remplace une autre. Peut être un mot, un concept, un son, une expression du visage, une posture, une façon de s’habiller, etc. Important : ni la forme, ni la nature, ni l’usage du symbole ne sont déterminés par la chose qu’il représente, mais plutôt par ceux qui le créent et l’utilisent. Ceci signifie que le symbole et sa signification sont des créations de ceux qui les utilisent et interagissent à l’aide de ces symboles.

                            (1)    un acte — un crime par exemple – a un contenu symbolique, qui s’offre à l’interprétation.

                            (2)    tous les faits observables comportent un contenu communicatif, de l’information que le lecteur peut y trouver au sujet du monde, des autres, du social, de lui-même, etc. (en fait, comme on le verra dans un instant les faits sont des miroirs).

                   ii.      Qu’est-ce qu’une personne : le fait que nous pensions à nous-mêmes (le soi) en contexte est unique à l’humain. C’est donc également un des fondements des sociétés humaines. Le « soi » est fait de deux facettes principales; le « je », qui est actif, créatif, individuel, et le « moi », qui est l’ensemble de toutes les attitudes des autres face à ma personne et mes actions. Le soi est donc un amalgame plus ou moins solide, fluide, dynamique et adaptable. La chose la plus solide dans l’identité est l’idée même de cette identité.

                   iii.     Ce que nous savons à notre propre sujet est la somme de ce que nous nous souvenons avoir vécu, et comment nous y avons réagi (ce qui ce passe dans le tableau ci-haut s’applique ici aussi!). C’est pourquoi nous pouvons nous surprendre nous-mêmes dans des contextes nouveaux. Or, comme la somme totale des contextes dont nous avons fait l’expérience est très basse, nous nous connaissons très mal. Bref, nous nous connaissons seulement par rapport à notre contexte — il n’y a pas de « moi » profond, vrai, authentique.

                   iv.     C’est le « moi » qui est intéressant pour le sociologue. Il évolue à partir de l’enfance, formé de manière dialogique, c’est-à-dire en dialogue, ou interaction avec les autres. Il est le résultat d’un échange symbolique — surtout à partir du langage et de la communication. Ainsi, c’est l’interaction sociale qui produit la conscience, et pas le contraire comme on le pense d’habitude.

                   v.      Nous apprenons à nous mettre à la place des autres afin de pouvoir prévoir leurs réactions à nos actions (et pouvoir arriver à nos fins). Ce faisant, nous apprenons également à penser à ce que Mead appelle l’autre généralisé, c’est-à-dire l’ensemble du groupe qui nous entoure. C’est comme ça que nous apprenons les valeurs du groupe, comment et pourquoi nous y conformer (parce que ça rend les choses prévisibles).

 

                   b. Mead jette les bases d’une « sociologie de l’esprit » : c’est en étudiant les interactions sociales qu’on peut saisir comment l’acteur réfléchit.
i. Tout le contrôle social s’inscrit donc dans le « moi ». Il faut tout de même distinguer de Freud (ça-moi-surmoi) : ici le moi n’est pas une barrière aux « pulsions » ou instincts du je; au niveau fonctionnel les deux côtés sont nécessaires, forment un tout; l’appris ne contrôle pas l’inné ou le biologique. Comme dit Mead, « je ne peux pas me retourner rapidement et voir mon je! » Dès que je pense à mon action j’y pense comme moi. Le je c’est toujours et seulement le présent.
ii. Toute réflexion est fondée sur les interactions passées
iii. Donc, l’identité, la pensée et l’action sont localisées dans un contexte social ; ainsi, pour un criminologue, il s’agit de saisir jusqu’à quel point notre identité, notre pensée et nos actions, sont déterminées par le contexte culturel — ceci s’appliquant également aux règles, aux actions et aux réactions.
(1) Important : ici la culture s’impose à nous sans que nous nous en apercevions — il n’y a pas de point de vue « hors culture ». Nous ne contrôlons pas nos idées, ce sont nos idées qui nous contrôlent.

         

                  c. Enfin, dans une perspective Weberienne de compréhension, il faut s’assurer de bien appréhender l’effet du contexte sur les gens qu’on observe, jusqu’à quel point leurs circonstances peuvent les influencer (attention, je répète, comprendre ne veut pas dire excuser. Il s’agit de deux niveaux de pensée entièrement différents). C’est ce qu’on voulait dire en précisant qu’il fallait laisser tomber notre subjectivité dans notre analyse.

 

                  d. On s’éloigne de plus en plus des forces sociales, pour se concentrer sur une « sociologie de l’esprit ». Le problème qui se dessine c’est qu’au fond, ces forces ou tendances ont également un effet et un contexte concret, qui est de plus en plus difficile à voir — par exemple, peut-on imaginer trouver du travail s’il n’y en a pas? Il va falloir remédier à ça (dans un prochain cours)

2. La méthodologie de l’École de Chicago a marqué les sciences sociales.

a. Il s’agit de travail sur le terrain, d’entrevues (journalistiques ou plus spécialisées), d’observations in situ. Robert Park (ancien journaliste) dit à ses étudiants de sortir et d’aller s’asseoir dans les tavernes, dans les grands hôtels et dans les refuges, de « salir leurs pantalons à faire de la vraie recherche ». Résultat : une immense quantité de recherche qui fait toujours autorité, sur les petits voleurs, les criminels en col blanc, les taudis, les gangs, les itinérants, etc.

b. Dans tous les cas, il s’agissait de comprendre l’expérience individuelle en tant que fondement de l’action.

 

EXEMPLE :

 

2.      Edwin Sutherland : la criminalité est apprise au contact de pairs délinquants (théorie originellement publiée en 1947; l’édition de 1992 est exactement semblable).

         a.      Sutherland appelle sa théorie « association différentielle ». Le délinquant adopte une identité délinquante en apprenant de nouvelles définitions des faits sociaux qui l’entourent. Il apprend également des techniques, mais ceci est secondaire pour Sutherland.

         b.      Ainsi, la délinquance est le résultat d’une prépondérance de « définitions » favorables ou défavorables à la violation de la norme (ce qui est acceptable / inacceptable). « Prépondérance » : résultat d’une combinaison de proximité affective, proximité temporelle, répétition et d’autorité.

         c.      9 principes d’une explication « génétique » (au sens de processus) (Edwin Sutherland et Donald Cressey (1939), Principes de criminologie, Paris, Cujas, 1966).

                   i.       le comportement criminel est appris. Personne ne naît criminel.

                   ii.      appris au contact d’autres personnes, communication verbale ou exemple.

                   iii.     surtout appris à l’intérieur d’un groupe restreint (« prépondérance »). Médias = influence distante et hors contexte immédiat (évidemment, les médias n’étaient pas à l’époque ce qu’ils sont aujourd’hui). Ici il y a un lien clair avec le « groupe de référence » dont il était question plus haut.

                   iv.     apprentissage c’est d’apprendre à la fois des techniques et méthodes ainsi que des buts, raisonnements et attitudes.

                   v.      l’orientation ou la cible de l’opportunisme (généralisé chez les jeunes) est fonction de l’interprétation favorable ou non des règles et non seulement de la simple disponibilité des opportunités. Les opportunités ne sont pas des données objectives.

                   vi.     Un individu devient délinquant quand les interprétations des règles qui lui sont connues sont à prépondérance négative. Ceci est le principe général de l’association différentielle, qui s’applique également (à l’inverse) aux groupes non-délinquants.

                   vii.    Les associations différentielles varient en intensité, fréquence, durée. On peut aussi les modifier.

                   viii.   La formation obtenue, qu’elle soit pro ou anti-crime, procède du même mécanisme d’apprentissage par l’exemple et le symbole.

                   ix.     Les buts des individus ne sont pas une explication du crime, puisqu’ils ne différencient pas les délinquants des non-délinquants. Il faut chercher donc l’explication ailleurs.

         d.      Ceci explique bien l’écologie criminelle : là où se trouvent beaucoup de délinquants, beaucoup d’autres délinquants sont produits par association.

         e.      La théorie est également compatible avec le concept de désorganisation sociale : la multiplication de groupes délinquants cause une perte de confiance des résidents, une prise de contrôle par les gangs, et une police inefficace (la police est réactive, et ici, n’a plus rien à quoi réagir puisque personne ne l’appelle et personne ne coopère).

         f.       Il est important de noter que si le délinquant adopte une attitude et un mode de vie, il adopte également l’identité de délinquant.


L'INTERACTIONNISME SYMBOLIQUE  

3.      Herbert Blumer créé l’expression « interactionnisme symbolique » en 1969. Il en jette trois bases :

                   i.       Les humains agissent en fonction de leur perception de la réalité

                   ii.      Nos interprétations subjectives de la réalité proviennent de ce que nous avons appris des autres autour de nous

                   iii.     Les humains ré-interprètent constamment leur propre comportement, ainsi que celui des autres, à l’aide de symboles et de définitions apprises.

         b.      L’étiquetage : nommer c’est transformer. Frank Tannenbaum (1940) explique que la plupart de jeunes testent les limites de ce qui est permis. Cependant, certains d’entre eux sont identifiés comme « méchants » ou « irrécupérables ». Terme : dramatization of evil, la dramatisation du mal. « Dramatisation » au sens d’une pièce de théâtre, où chacun est appelé à jouer son rôle. Fonctionne pour les bons élèves également.

         c.      Edwin Lemert (1940-50) utilise l’expression « self-fulfilling prophecy » (prophétie qui se réalise d’elle-même) pour illustrer le concept.

                   i.       Il appelle la petite délinquance occasionnelle, très répandue, déviance primaire (pré-étiquetage). Tout le monde s’y adonne à un moment où à un autre. La plupart ne se font jamais prendre.

                   ii.      Certains ce font attraper par les autorités. Une fois que le déviant est identifié et qu’on commence à le ou la traiter comme tel(le), une autre forme de délinquance surgit, qu’il nomme déviance secondaire. Celle-ci est directement causée par la réaction de l’entourage (c’est le paradigme de la « réaction sociale » comme cause de délinquance).

                   iii.     Le rôle de déviant est une prophétie au sens où au moment où on colle l’étiquette sur l’individu, il n’est pas plus déviant qu’un autre. Elle se réalise pourtant d’elle-même parce qu’une fois identifié comme tel le déviant est pris dans des ornières. Il est stigmatisé :

                            (1)    on le surveille de plus près;

                            (2)    on ne le laisse plus participer à des activités normales;

                            (3)    on le sépare d’autres jeunes non-délinquants pour éviter qu’il les contamine;

                            (4)    se faisant, il ne lui reste plus qu’à fréquenter d’autres étiquetés comme lui;

                            (5)    on l’accuse dès que quelque chose va mal;

                            (6)    on le punit plus sévèrement que les autres (parce qu’il est plus méchant);

                            (7)    Il arrive à croire qu’il est vraiment différent des autres, puisqu’on le traite différemment.

                            (8)    Et il agit en conséquence (délinquance secondaire).

                   iv.     C’est ce que Lemert appelle les « effets pervers du système de justice » : nos méthodes de contrôle du crime en produisent davantage. Conséquence pratique : bien des systèmes de justice (surtout dans les années 1970) ont adopté une approche minimaliste, surtout pour les jeunes.

                   v.      Attention : il ne faut pas en déduire qu’il suffit de nommer quelqu’un « déviant » pour que le processus s’enclenche. Souvent, l’étiquette ne colle pas. C’est que la plupart des gens appartiennent à des groupes multiples, et que chacun de ces groupes ne lui appliquent pas nécessairement la même étiquette.


RÈGLES, DÉVIANCE ET RÉACTION SOCIALE  

4.      Howard Becker : Outsiders

         a.      Becker reprend la théorie de l’étiquetage et la pousse plus loin. Jusqu’ici elle n’est qu’« étiologique » (établit une cause) à la délinquance. Becker va un peu plus loin, mais il commence de la même façon, en appelant les déviants étiquetés des outsiders, c’est-à-dire des personnes exclues du groupe dont elles faisaient partie (ce groupe peut être la famille, des amis, des camarades de travail, un club, un parti politique, un genre, une ethnie, etc., etc.; en fait, nous appartenons toujours à une multiplicité de groupes). Le groupe exclue des individus pour protéger et/ou renforcer sa définition de lui-même.

         b.      La chose la plus importante que remarque Becker : la réaction d’exclusion du groupe n’est pas prévisible à la simple connaissance de ses règles; dans certains cas un bris de règle cause une réaction, dans d’autres, non.

         c.      Dans son étude des fumeurs de marijuana (conduite qui, à l’époque, était passablement plus grave qu’aujourd’hui), Becker constate deux choses intéressantes :

                   i.       le fumeur débutant « apprend » à reconnaître et à apprécier les effets de la mari à l’usage. Autrement dit, ses motifs de continuer se développent à mesure qu’il s’adonne à sa consommation et y prend goût — sa déviance est le résultat de sa pratique, et non le contraire.

                   ii.      Les fumeurs apprennent également à ne plus se sentir coupable de consommer une drogue illégale quand ils décident que les opinions de ceux qui sont contre, ainsi que la loi, sont mal informés.

                   iii.     Autrement dit, on devient outsider en interaction avec les autres, et non seulement à cause d’un comportement.

         d.      Si le fumeur de mari est désigné comme « outsider », il peut :

                   i.       Continuer d’appartenir ou se joindre à un autre groupe (celui des fumeurs)

                   ii.      Retourner la définition à l’envers et désigner ses accusateurs comme outsiders eux-mêmes.

                   iii.     Accepter sa déviance et son exclusion.

         e.      D’une manière ou d’une autre, le caractère déviant de son activité provient de la réaction des autres. L’activité n’est pas déviante en elle-même — ni même parce qu’elle va à l’encontre de certaines règles : il faut une réaction concrète.

         f.       La déviance est donc créée par la société — non pas au sens où des facteurs sociaux poussent à la déviance (Merton ou Miller), mais au sens où c’est la société qui créé des règles et qui les applique. Cette application créé des exclus, ou « outsiders ». Ainsi, le criminologue doit s’intéresser à l’organisation de la réponse sociale, et non à la déviance, qui en est simplement le résultat. Ceci est différent de l’approche étiologique précédente (étiquetage) : Becker renverse complètement le sujet à expliquer. Il ne prétend pas que les crimes n’ont pas lieu, ou que personne n’en est l’auteur; seulement, que le caractère principal de l’acte et de l’auteur est qu’ils sont sujets à une réaction particulière de la part des autres membres du groupe.

         g.      Becker prend l’exemple des indigènes des îles Trobriand et de leurs lois sur l’inceste, telles que décrites par Malinowski (on peut trouver l’ouvrage sur la toile). Notons au départ que les Trobriandais ont une définition spécifique de l’inceste : le mariage doit être exogame (on ne se marie pas avec une personne du même village). L’histoire est la suivante : Malinowski observe qu’une liaison entre deux jeunes du même village est connue de tous, mais personne n’en parle, et personne ne le dénonce. La situation change quand un jeune homme d’un autre village se présente et demande la jeune femme en mariage — comme elle refuse, il expose au grand jour son «  inceste ». À partir de ce moment — et seulement de ce moment — l’ensemble du village dénonce cette conduite délinquante, et la honte s’abat sur les amoureux (ils se suicident). Conclusion de Becker : ce n’est pas l’acte, ni les acteurs, qui sont déviants; l’acte n’est rien, et n’a aucune conséquence, avant d’être spécifiquement défini par le groupe.

         h.      Qui décide des règles? Y a-t-il consensus? NON.

                   i.       Premièrement, chaque sous-groupe définit ses règles dans un jeu de pouvoir interne — il y a donc fort risque de friction (comme pour Miller).

                   ii.      Par ailleurs, il arrive fréquemment qu’un groupe décide d’imposer ses règles à d’autres. Ceci est particulièrement évident dans le cas des règles qu’on impose aux adolescents.

         i.       Les « entrepreneurs moraux » sont des gens qui tentent de mobiliser une réaction anti-déviance; ils essaient d’organiser une croisade autour d’un sujet qui leur paraît important (MADD, le Trobriandais jaloux, etc.). Ce faisant, ils s’approprient le pouvoir d’exclure du groupe et s’adjugent une identité de « super-membre », de modèle moral.

         j.       Conclusion : les individus créent les règles sociales en les appliquant. Elles n’existent pas d’elles-mêmes.


 

5.      La construction d’une panique morale (S. Cohen, 1980)

         a.      C’est l’Angleterre des années 1960. Deux groupes de jeunes, les Mods et les Rockers, préoccupent fortement l’opinion publique (ce ne sont pas vraiment des gangs organisés, mais des groupes focalisés sur un style de vie). Il semble que les autorités aient totalement perdu le contrôle des espaces publics — surtout des stations balnéaires. Cohen explique comment cette perception sociale s’est installée — pour tomber dans l’oubli entièrement quelques années plus tard.

         b.      Le Folk Devil, ou « démon populaire » est un symbole de tout ce qui fait peur aux gens, qui inclue le crime, la dépression existentielle, la peur de l’avenir, le manque de contrôle sur nos vies, le désenchantement face au gouvernement, l’insatisfaction face aux instances de contrôle (les cours, surtout; la police semble immunisée), etc. C’est une forme de bouc émissaire. Ça peut être un groupe (gang) ou un individu spécifique, qui viennent à incarner un malaise social généralisé (Karla Homolka contre la négociation de sentence; Clifford Olson contre les peines trop « laxistes »).

         c.      Une panique morale peut être découpée en étapes :

                   i.       Un stade précurseur (warning phase). Quelques événements semblent annoncer quelque chose de grave. Une émeute éclate dans une ville, et l’événement est rapporté dans la presse, et mis dans un contexte de jeunesse dangereuse. Dans une entrevue un des jeunes dit que ceci arrivera de plus en plus. Les analystes se lancent dans des explications socio-historiques. Les médias rapportent de plus en plus d’histoires du genre (qui vendent). Des entrepreneurs moraux insistent pour que la police tape plus fort et que le système soit plus sévère. Les chefs de police insistent pour que des événements soient annulés.

                   ii.      Le stade de l’impact (impact phase). Un certain nombre d’actions, plus ou moins organisées mais généralement individuelles, sont interprétées comme un « phénomène » par des observateurs préalablement préparés à le reconnaître. Il y a un « biais d’interprétation » : on ne voit plus que ce qu’on croit important; les éléments contradictoires ne comptent plus. Ceci s’applique également aux délinquants. Eux aussi s’attendent à une explosion, une bagarre, une émeute, et interprètent tout en fonction de cette attente.

                            (1)    Durant la période d’impact le rôle de la police créé une exagération ou escalade du problème, parce que les dirigeants policiers comprennent le problème de la même façon que le public en général (jeunesse dangereuse, gangs, etc.), c’est-à-dire de façon erronée. Dans ce cas précis d’émeutes :

                                      (a)    La stratégie de désigner des « zones à risque » sous plus haute surveillance est contre-productive.

                                      (b)    Également, la tactique qui consiste à policer les moindres infractions, ou même les incivilités, en croyant que celles-ci mènent à plus grave, constitue une forme de provocation. Dans les deux cas, les statistiques d’activités résultantes semblent montrer un problème très grave.

                                      (c)    Enfin, en poussant les foules dans certains endroits l’activité policière typique peut transformer un ensemble d’individus en un gang temporaire et provoquer une émeute au lieu de laisser des actes isolés se produire.

                   iii.     Le stade de la réaction (reaction phase). Le tout se déroule, sur place (quand il y a des spectateurs) ou dans les médias, comme une moralité (morality play), mettant en scène un côté bon et un côté méchant, présentée à des spectateurs pour incarner des valeurs morales. Cette phase est préparatoire à un nouveau cercle d’escalade. Elle renforce les représentations et les rôles de tous les acteurs concernés (déviants et spectateurs).

         d.      Conclusion : à partir d’un fait divers sans importance se construit par escalade et feedback un problème mythique et une réaction démesurée.