SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050— trimestre automne 2008

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

Bloc 2 : expliquer le social par l'individuel

 

Cours 5 : l'individualisme méthodologique

L'acteur comme moteur du social. La notion de « pouvoir ». L'action selon Weber. La rationalité humaine.

 

1. Qu'est-ce que l'« individualisme méthodologique »?

    a.      Perspective qui considère que le social est le résultat des actions individuelles de ses membres. En fait, c'est le contraire de Durkheim.

    b.      Rappel : le holisme méthodologique.

             i.       La société est constituée de « tendances collectives » ayant une énergie propre et déterminant les actions des individus. Le social, c'est comme la gravité; c'est une loi naturelle qui explique le comportement des individus par une causalité.

             ii.      Dans Le suicide Durkheim explique que même cet acte hautement personnel est déterminé par des faits sociaux tels que l'expansion ou la contraction économique et la cohésion dans les groupes. Le suicide n'est pas le résultat d'un état psychologique, mais de la relation de l'individu à son contexte. Il en va de même, bien sûr, pour le crime. L'équivalent, dans la tradition psychologique / psychanalytique qui s'établit à l'époque, est l'« inconscient collectif » de C.G. Jung. Comment peut-on comparer ceci à Marx?

             iii.     Le programme de la sociologie holiste, et de Durkheim et Merton par exemple, est d'expliquer le social par le social. En clair, il s'agit d'exclure tout élément politique ou psychologique de l'explication des phénomènes sociaux. En fait, quand une chose change dans la société après qu'une personne ait pris une décision (un chef d'État, par exemple), ce n'est pas un fait social. Le décideur n'a fait que prendre la décision que le contexte social lui imposait.

             iv.     Les problèmes du holisme sont multiples :

                       (1)    met les explications psychologiques et sociologiques en compétition plutôt qu'en complémentarité

                       (2)    suppose que la connaissance du groupe (statistiques globales, ce qu'on a appelé « criminalité » au début du cours) nous informe sur les intentions de l'individu — ou doit ignorer l'intention entièrement (comme Durkheim)

                       (3)    ne laisse aucune place aux décisions individuelles — il n'y a pas d'acteur.

    c.      L'individualisme méthodologique, c'est essentiellement le contraire.

             i.       Premièrement, on refuse l'existence de choses semi-surnaturelles comme l'« inconscient collectif » de Jung, « la conscience collective » de Durkheim ou « le « grand Être » d'Auguste Comte; ces choses ont été postulées, mais leur démonstration empirique reste à faire (contrairement à la gravité ou autres lois de la nature). Donc, autant s'en débarrasser (attitude sceptique).

             ii.      De même, les institutions comme l'État, la nation, le marché, les classes sociales n'« existent » pas : ce sont des constructions conceptuelles. Ce sont des catégories, des types de relations inter-individuelles.

             iii.     Donc, évidemment, la conception de la société comme un tout, illustrée par des métaphores mécaniques ou organiques, est rejetée. S'il y a consensus sur quoi que ce soit dans le groupe, c'est parce que des individus en ont forcé ou convaincu d'autres à croire à la même chose. Chose plus probable, ce consensus lui-même est une idée qui sert à dénoncer la déviance visible ou les conflits de valeurs (« fais-donc comme tout le monde ») et n'existe pas vraiment non plus.

             iv.     L'unité d'analyse est l'action individuelle et sa signification pour l'acteur.

             v.      L'acteur individuel réfléchit avant d'agir : il interprète son contexte matériel et social. S'il y a un effet du contexte culturel et social, c'est à travers cette interprétation individuelle qu'il se manifeste — il n'y a pas de lien direct.

             vi.     Ceci signifie que l'acteur doit être attentif aux actions des autres — pour pouvoir s'adapter. Nous l'avons vu au premier cours, la condition principale pour pouvoir agir est la prévisibilité (apparente) du contexte.

             vii.    Résultat : un champ social d'interactions très complexes, qui dépassent le point de vue de chaque individu — mais qui est l'objet de la sociologie.


 

2. Max Weber et la subjectivité individuelle : comprendre plutôt qu'expliquer

    a.      Important : Pour Weber le sujet de la sociologie n'est pas les lois du social, ou les faits sociaux ou la structure sociale mais bien l'action sociale. Ceci marque le début d'une très importante tradition sociologique (ou « paradigme »).

    b.      Le changement social ne s'effectue pas à travers la « conscience collective » (pour Weber il n'y a pas de telle chose) mais par des actions individuelles. En introduction de son livre, Économie et société (1922), Weber dit tout simplement qu'« il n'y a pas de personnalité collective exerçant d'activité ».

    c.      L'analyse des phénomènes sociaux passe donc nécessairement par une réduction à leurs composantes individuelles. Il faut se demander ce que font les acteurs, et surtout pourquoi il le font.

    d.      Au niveau épistémologique, Weber insiste pour dire que les sciences sociales ne sont pas comme les sciences naturelles (souvenez-vous des positivistes, qui soutenaient le contraire). Si les sciences naturelles sont fondées sur l'explication, c'est-à-dire sur l'identification de lois universelles articulant les relations entres les faits observés, les sciences sociales sont plutôt du domaine de la compréhension. Par ceci Weber entend que l'objectif des sciences sociales est de réussir à se mettre dans les souliers des autres.

    e.      Pour ce faire, en tant que scientifiques il faut laisser tomber notre propre subjectivité (pas question, par exemple, de se demander ce que nous ferions si nous étions à la place du sujet observé, ce qui est un réflexe typique).

    f.       Weber suppose que la plupart des gens agissent rationnellement la plupart du temps : leurs actions sont fondées sur une logique interne.

 

Logique interne de la rationalité humaine

BUTS
ANALYSE DU CONTEXTE
ACTION

 

     g.      Cependant, il n'est pas question de supposer que l'individu peut décider indépendamment de son bagage culturel propre. La rationalité est un processus de construction mentale qui sert à schématiser le réel, c'est-à-dire à le rendre facile à penser. Elle n'exclue pas l'erreur, bien au contraire; comme elle est profondément simplificatrice et myope, il est probable qu'elle favorise l'erreur (au sens objectif).

    h.      Selon Weber il y a quatre principaux types de rationalité :

             i.       Rationalité instrumentale (comment arriver à mes fins)

             ii.      Rationalité normative (que dois-je faire, qu'est-ce qui est bien; exemples : le capitaine de navire, le travailleur protestant)

             iii.     Rationalité traditionnelle (qu'a-t-on fait avant moi)

             iv.     Rationalité émotive (action qui satisfait un besoin émotionnel; paradoxe?)

Ces catégories ne sont pas exclusives; quand nous réfléchissons à nos actions nous passons d'une à l'autre; par ailleurs, il est possible que faire le bien mène à mes objectifs, par exemple. Pourquoi faire ces catégories? Pour bien montrer que les sources de nos décisions sont multiples.

    i.       DONC : la compréhension sociologique passe par l'interprétation des actions observées. Weber dit que les théories qui en découlent restent des hypothèses particulièrement plausibles — ce ne sont pas des vérités définitives. Quelle serait la conséquence principale de ceci, au point de vue pratique (méthodologique)? Que si on veut comprendre, il faut sortir du bureau et demander aux gens ce qu'ils pensent.

    j.       ATTENTION : ceci ne signifie pas qu'une fois qu'on a pris en note les pensées des gens, notre travail est terminé. Il faut ensuite identifier, dans le contexte socio-culturel, ce qui a modifié ces pensées.

    k.      Toutes les actions (réfléchies ou non) ne sont pas également intéressante pour le sociologue. Il s'attardera davantage aux « actions sociales » :

             i.       faites en réponse aux actions d'autrui telles qu'on les a comprises

             ii.      dont le déroulement, l'efficacité ou la réussite sont modifiés par leur réception par les autres acteurs

             iii.     compréhensibles à travers le sens que leur auteur leur donne

Exemple utilisé par Weber : invention de la monnaie. Accepter une monnaie d'échange (plutôt qu'un bien de valeur égale) implique qu'on agisse en fonction de nos prévisions des actions des autres. Ceci produit un système monétaire d'une vaste complexité, qui semble fonctionner tout seul, mais qui reste le résultat d'actions individuelles réfléchies.

Les actions sociales sont celles possèdent toutes les caractéristiques citées. Celles qui ne les possèdent pas peuvent aussi avoir leur intérêt si elles influencent les individus, en tant que données de départ — comme les lois de la nature sont importantes. Mais puisqu'elles n'ont pas de signification sociale, leur explication ne peut être sociologique.

    l.       Est-ce que ceci est de la psychologie (comme critiquerait Durkheim)? Non; il s'agit d'une approche de logique subjective et non d'une causalité fondée sur des états psychiques.

 

 

3.     Notes sur le film, Obedience, de Stanley Milgram (University Park, Pennsylvania State University, 1965)

 

 

  1. les sujets sont placés dans un contexte où leur perception de ce qui est moral et immoral et en compétition avec leur perception de la légitimité de l'autorité de celui qui leur donne des instructions. Résultat : aucun ne voit clairement ce qu'il doit choisir de faire.
  2. Ceci leur cause un stress considérable. Chacun réagit de manière différente, certains riant nerveusement, d'autres s'assurant que la responsabilité de tout incident retombe sur le chercheur, d'autres pressant le bouton aussi rapidement que possible, d'autres protestant à répétition mais sans laisser tomber l'expérience, d'autres encore se dépêchant d'arriver à la fin du tableau, croyant que ceci marquera la fin de l'expérience. Autrement dit, certaines des « solutions » apportées au dilemme sont encore plus dommageables que de simplement continuer l'expérience normalement.
  3. Malgré la prédiction des psychiatres que moins de 1/10% des sujets, les psychopathes, se rendraient jusqu'au maximum de décharge électrique, entre 40% et 65% selon les expériences, vont jusqu'au bout (450 volts). Pas besoin d'être « psychopathe » pour electrocuter encore et encore une personne ayant un problème cardiaque, même après qu'elle ait cessé de crier, ne donnant plus signe de vie.
  4. Remarquez la facilité avec laquelle on peut faire faire (presque) n'importe quoi à (presque) n'importe qui.
  5. Questions : que veut dire, « faire un choix rationnel » dans cette situation?  Pourquoi les sujets continuent-ils de poser des gestes dangereux pour un autre, gestes qu'ils jugent eux-mêmes immoraux? Comment se joue la relation de pouvoir entre les 3 acteurs (expérimentateur, « patient », sujet)?

autres liens sur le sujet :

site Stanley Milgram
Wikipedia

résumé de l'expérience en français