SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

 

Cours 4 : le conflit

 

Théories d’inspiration marxiste courantes. Qu’est-ce qu’un crime dans une société de conflit? À qui sert le crime? Les classes, la race, l’ethnie, le genre et les autres différences. L’ethnographie. Les sous-cultures criminelles. Les « techniques de neutralisation ».

--Lecture suggérée : Dario Melossi (2001), « Le crime de la modernité, sanctions, crime et migration en Italie (1863-1997) », Sociologie et sociétés, 33(1), http://www.erudit.org/revue/socsoc/2001/v33/n1/001494ar.pdf.

 

Et si la société était le résultat de conflits, et non d’un consensus ?


 

1.      Karl Marx

         a.      Le « pré-social » n’existe pas. Hobbes fait erreur en considérant qu’en conflit, ou quand il y a absence d’organisation, il n’y a pas de société. Même Durkheim ne va pas assez loin dans sa sociologie, puisqu’on y voit encore la société s’effriter quand il y a manque de normes sociales (« anomie »). Pour Marx le conflit est social : la structure sociale est le résultat de conflits fondamentaux. Il y a déjà du « social » à partir du moment où quelques individus se rencontrent et ont besoin de produire leur propre survie, quelque soit le type de relation — même si c’est l’« état de nature » de Hobbes. La société se construit en fonction des conflits.

         b.      Concevoir la société comme une machine ou un organisme nous empêche de porter attention aux conflits et réduit notre compréhension du social au purement fonctionnel et nous pousse à minimiser, à individualiser les conflits.

         c.      Selon Marx, l’histoire des civilisations commence avec l’organisation de la survie du groupe. Il s’agit de produire les biens nécessaires (nourriture, logement, vêtements) de façon efficace. Pour ce faire, il faut déterminer des relations d’échange et une division du travail. Notez comment ceci se situe au niveau purement matériel.

         d.      Éventuellement des sous-groupes, ou classes, se développent autour de similitudes d’intérêts dans le système de production — et, éventuellement, dans la gestion des surplus (richesse). En simplifiant beaucoup, pour Marx il y a dans le modèle capitaliste deux classes :

                   i.       celle du capitaliste, possédant les moyens de production mais n’y travaillant pas, appelée bourgeoisie

                   ii.      celle du travailleur, ne possédant pas les moyens de production (il peut posséder une maison, une voiture, etc., mais ceci ne lui donne aucun poids économique) mais travaillant pour le premier, appelée prolétariat.

         e.      Pour l’essentiel les « classes » se sont organisées de trois façons principales (chronologiquement : système esclavagiste, féodal et capitaliste), sans rentrer dans le détail, il faut noter que tous ces modèles sont caractérisés par un conflit qui se solde par la domination des non-possédants.

         f.       Les relations entre les « classes » se traduisent non seulement au niveau de l’échange et du travail (niveau matériel) mais également à un niveau plus abstrait, celui de la politique et des lois. L’organisation matérielle de production est appelée base, infrastructure ou structure, et la façon de penser, l’idéologie, la politique, la superstructure. Ainsi il existe un lien direct entre l’organisation économique et l’organisation politique/légale d’une société. La façon dont on réfléchit est liée à l’organisation de la production industrielle, donc à la domination d’une classe sur les autres.

         g.      Conclusion : les lois et la politique (la superstructure) sont un moyen de contrôler les non-possédants et de protéger le système de production. Le crime est une stratégie pour gouverner. Dans le texte à lire pour aujourd’hui, l’incarcération ne varie pas avec le taux de criminalité, mais avec la quantité de surplus de travailleurs. La prison est utilisée comme moyen de contrôler les populations migrantes, les populations en « surplus », inutiles à la production industrielle : on dirige les ressources du système de justice vers ceux qui « ne servent à rien ».

         h.      Attention : il ne s’agit pas d’affirmer que les lois produites par une classe sont nécessairement faites pour oppresser les autres. Personne ne dit que le meurtre serait légal si une autre classe était au pouvoir. Selon la perspective marxienne les objectifs poursuivis par le droit dans son ensemble sont ceux de la classe dirigeante et les besoins des autres classes sont négligés (exemples : fonctionnement de « fraude » v. « vol »; contrôle de l’alcool au volant, mais pas de la pollution; Aquafina/Dasani).


 

2.      Théorie marxienne moderne : la « défaite pyrrhique » de Jeffrey Reiman (The Rich get Richer and the Poor Get Prison, Boston, Allyn and Bacon, 2001 [6e édition])

         a.      Reiman souligne que le code criminel contient des incriminations et non des crimes. Ceux qui ont le plus de pouvoir sur la définition des crimes ne sont pas nécessairement représentatifs du citoyen moyen. Reiman décide de définir comme « crimes » toutes les conduites qui causent du dommage à autrui, individuellement ou en groupe. Il remarque que ceci correspond peu au code criminel ou à son application.

         b.      Reiman n’argumente pas que les crimes actuels sont sans importance; seulement, que le système de justice est biaisé contre les crimes de rue et ignore un grand nombre de conduites dommageables — dans certains cas plus dommageables — pour des raisons politiques et économiques. Exemples de Reiman :

                   i.       Population des prisons : sans emploi, minorités, éducation minimale. Leurs crimes : violence, propriété, mais toujours au niveau individuel (street crime). Aussi : amendes impayées, drogues.

                   ii.      Chirurgies inutiles, aux É-U : pour 5 milliards USD, près de 15 000 personnes meurent durant des opérations chirurgicales inutiles.

                   iii.     Pollution, É-U : 60 000 morts par année aux É-U (selon l’Environmental Protection Agency). Restons sceptiques devant cette affirmation; cependant, il est indéniable que la pollution est la cause directe de problèmes de santé chez des milliers de personnes.

         c.      Autres exemples :

                   i.       Mine Westray, Nouvelle-Écosse, 1992 : 26 mineurs meurent dans un « accident » causé par la négligence des administrateurs. Procédures criminelles : aucune. Pourtant, 26 morts, c’est plus de 50% du nombre annuel d’homicides à Montréal.

                   ii.      Enron, BreX, Cinar, etc. : des milliers de personnes ont perdu l’ensemble de leurs économies, non seulement à cause de faillite, mais en résultat direct de malversations administratives. Les patrons, eux, ont reçu des bonus et ont réussi à protéger leurs placements. Le crime en col blanc coûte 339 milliards USD par année aux citoyens étatsuniens. Procédures criminelles : reste à voir; pour l’instant, on a vu un perp walk (arrestation volontairement médiatisée; voir l'affaire Vincent Lacroix/ Norbourg).

                   iii.     Utilisation de travailleurs-esclaves par Nike. La compagnie est maintenant en Cour suprême (É-U), se défendant d’avoir menti au sujet de la réforme de ses pratiques — en affirmant que le droit à la libre expression lui permet de dire ce qu’elle veut à ses clients; elle ne dispute pas le fait que ses employés à l’étranger sont effectivement payés sous le salaire minimal de leur pays.

         d.      Le système de justice pénale exclue activement les classes possédantes.

                   i.       Les policiers sont plus sensibles aux crimes visibles. À crime égal et dossier égal, les jeunes de quartiers défavorisés sont plus à risque que les autres d’être référés au tribunal de la jeunesse.

                   ii.      Les gens plus avantagés ont plus de facilité à trouver un bon avocat, élément crucial de succès dans une procédure criminelle — incluant les négociations de peines.

                   iii.     Dans ceux qui se rendent jusqu’à une condamnation, ce sont les plus aisés qui risquent de se faire imposer une amende, des travaux communautaires, une probation, et les plus pauvres une sentence carcérale.

         e.      Il appelle sa théorie, la « défaite pyrrhique » : la « guerre contre le crime » est perpétuelle, toujours perdue, mais produit une foule de conséquences utiles pour la classe dirigeante / possédante. Comme ce système est utile, il ne sera jamais réformé :

                   i.       Il permet de détourner l’attention vers les crimes de la classe ouvrière

                   ii.      Il permet d’individualiser les problèmes sociaux et d’excuser les effets de système

 

 

3.      Conflit de cultures et sous-cultures déviantes : penser une société fragmentée

         a.      Walter Miller offre un modèle où deux (ou plus) systèmes culturels s’affrontent. C’est toutefois le même (politiquement suspect) concept que celui de « classe dangereuse » qui sévissait déjà au débuts de la criminologie (criminels-nés, incivilisables, ataviques, etc.). Par contre, intéressant du point de vue de la création et du pouvoir des normes : Miller ouvre la porte à des explications sociales de la criminalité qui ne sont pas fondées uniquement sur la déviance individuelle et qui ne supposent pas de consensus ferme sur les valeurs.

         b.      Les classes défavorisées n’adhèrent pas aux normes conventionnelles — elles ont les leurs propres. La culture des milieux défavorisés/désorganisés/bloqués génère la criminalité de gangs de jeunes. Ce N’EST PAS une sous-culture basée sur le rejet (Cohen), mais un système autonome qui se révèle n’être pas entièrement compatible avec le système des classes moyennes (celles qui dictent le contenu des codes).

         c.      Tableau suivant. Deux groupes culturels n’ont pas nécessairement des évaluations morales équivalentes de conduites diverses. Cependant, c’est seulement le groupe qui a le pouvoir de changer la loi qui réussit à faire incriminer les conduites de l’autre qu’il juge inacceptable. De plus, Miller n’en parle pas, mais ceci fonctionne également au niveau de l’application de la loi. Les ressources policières ne sont pas distribuées également; certains groupes sociaux peuvent pousser la police (et les cours, etc.) à se concentrer davantage sur certains crimes.

 

Schéma du principe : cultures incompatibles, selon Walter Miller

S O C I É T É
groupe dominant (classe moyenne)
groupe dominé
règles
règles
appartenance
appartenance
actions
actions

déviant

jugement/réaction

conforme

conforme

jugement/réaction

déviant

jugement = lois
jugement = contrôle social local

 

 

         d.      Résultat : la culture dominée développe 6 facettes spécifiques qui exagèrent encore plus sa différence (ce ne sont pas tout à fait des « valeurs »; ce sont plutôt des métaphores qui servent à saisir la réalité et parler de l’action humaine en contexte) :

                   i.       Trouble – difficulté : comportement ou situation peut être conçue comme amenant des difficultés avec les autorités ou les évitant.

                   ii.      Toughness – force, résistance, dureté, machisme

                   iii.     Smartness – astuce, capacité de rouler les autres pour obtenir ce qu’on veut

                   iv.     Excitement – danger, action, sensations fortes

                   v.      Fate – destin, manque de contrôle sur le cheminement personnel

                   vi.     Autonomy – indépendance vis-à-vis des contrôles sociaux

         e.      Évaluation : il semble bizarre d’affirmer que le système culturel de ces jeunes puisse s’articuler en vase clos. Nous avons ici le contraire de Cohen, il existe une sorte d’autonomie sous-culturelle : on dirait que la culture délinquante / des milieux défavorisés pousse toute seule.

         f.       Pourtant, l’analyse de Miller peut nous aider à comprendre que la production d’un code criminel — et donc de crimes et de criminels — n’est pas nécessairement le résultat d’un mouvement uniforme; l’existence de frictions n’est pas un frein à l’incrimination de conduites (exemple : la prohibition).

         g.      Aujourd’hui on rejette le concept de classe, trop simplificateur et mal adapté à la société moderne (éducation répandue, fractionnement des strates, explosion de la « classe moyenne »).

         h.      Enfin, les mots « culture » et « sous-culture » donnent peut-être trop une impression historico-poétique. Cependant, la culture, ici, est un phénomène LOCALISÉ. Il s’agit de bien comprendre que c’est la « culture » telle que vécue par les sujets. Racines de l’ethnométhodologie, dont nous reparlerons.

 

 

4.      Conflits entre les groupes culturels selon Thorsten Sellin

         a.      Observation empirique de Sellin : les générations d’immigrants.

                   i.       Les arrivants.

                            (1)    Souvent conservateurs, ont des normes solides qu’ils imposent autoritairement. Identité forte et non-problématique. Facteurs à considérer : pour bien des immigrants leur migration est également une URBANISATION : les immigrants sont souvent d’extraction rurale et atterrissent en ville. Il y a aussi passage d’un concept de famille élargie à celui de famille « nucléaire ».

                            (2)    s’installent dans des quartiers fondateurs : pratiques = peu chers, langue; affectif = traditions, valeurs, nostalgie Toute autre chose étant égale, ils y restent 5 ans au plus). Apprentissage de la langue. Délabrement. Multiethnicité.

                   ii.      Les arrivants sortent éventuellement du ghetto avec arrivée d’argent et intégration fonctionnelle (minimale). Fait important : le crime ne les suit pas. Changement de vie? Cause la plus probable : crime effet de la désorganisation sociale locale, dont nous reparlerons.

                            (1)    déménagent vers des enclaves ethniques : signe de d’ascension sociale. Culturellement non-diversifiés, protégés

                            (2)    et aboutissent éventuellement dans des quartiers d’éparpillement (le migrant se conçoit comme intégré. Déménage dans un quartier de « groupe social / économique » et non ethnique. Fin du besoin de support ethnique).

                   iii.     2e génération. Vit un conflit entre les normes parentales et les normes de la classe moyenne étatsunienne (102...). Problème d’identité qui peut être résolu de 4 façons:

                            (1)    Marginalisation, acceptation de l’identité négative.

                            (2)    Assimilation.

                            (3)    Retrait, séparation et glorification de l’ethnicité.

                            (4)    Biculturalisme, intégration personnelle de valeurs de sources différentes.

                   iv.     3e génération. Mieux intégrée, au point que l’ethnicité refait surface comme une recherche personnelle des origines.

         b.      Culture clash, choc des cultures pour les immigrés. Dans le texte d’aujourd’hui, les immigrants font face à l’incarcération parce que leur mobilité, en elle-même, les rend suspects. Dans l’histoire de l’Italie les taux d’incarcération suivent les taux d’immigration — pas les taux de criminalité.

         c.      On s’objecte souvent que les crimes sont constants dans toutes les cultures (« noyau dur du crime »). Mais ici, l’idée N’EST PAS que la conformité à une culture cause simplement une déviance dans l’autre – quoi que ceci puisse être le cas à l’occasion (comme on l’a vu dans Miller, ci-haut). Il s’agit plutôt d’une érosion des normes par frottement. Le délinquant, en général, est l’individu mal adapté à son propre groupe. Idée principale : la culture contient des normes de conduite qu’il faut intégrer et apprendre à respecter. Dans certains cas ceci peut être rendu difficile par le relativisme potentiellement causé par la proximité d’autres cultures.

         d.      Conflit primaire : conflit entre cultures étrangères l’une à l’autre. Confine l’immigrant dans un ghetto géographique, culturel, social et au niveau de l’emploi. Ressemble à Miller.

         e.      Conflit secondaire : causé par un schisme / fraction interne.