SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

 

Cours 2 : consensus et conformité

 

Comment définir le concept de « société ». La notion de « consensus » dans notre conception du social. Les premières théories du consensus : de l'époque des Lumières à Émile Durkheim. Le contrôle social et les liens sociaux comme principes de base de la société. Robert Merton et l'anomie

-- référence : John Hagan et Bill McCarthy (1998), La théorie du capital social et le renouveau du paradigme des tensions et des opportunités en criminologie sociologique, Sociologie et sociétés, 30 (1).

http://www.erudit.org/revue/socsoc/1998/v30/n1/001325ar.html

 

  1. Introduction. Évolution du concept de « société »

a. Définition conventionnelle : Collectivité organisée d'humains unis par des institutions et une culture communes. Il y a au moins trois problèmes fondamentaux dans cette définition — l) l'impression laissée que la société est un objet réel, clairement identifiable; 2) l'idée d'homogénéité, d'unicité; 3) la perspective fonctionnaliste liée à l'idée d'organisation. En fait, chacune de ses facettes constitue une question fondamentale de la sociologie.

b. Aristote : l'humain est un « animal politique ». Ceux qui vivent en marge du social sont ou des monstres, ou des dieux. Pour le philosophe grec, la cité existe avant même l'humain, puisqu'il est « fait » pour elle. Aristote n'utilise pas le concept de société; pour lui l'organisation politique fait partie de la nature : ce n'est pas une création humaine. Comme les tours mal construites, les cités mal organisées s'écroulent tout simplement sous les lois de la nature.

c. À l'époque de l'invention de la sociologie (1850), on la voulait une science « positive », c'est-à-dire qui ressemblerait davantage aux sciences naturelles et moins à la critique politique pamphlétaire (« négative ») qui avait existé jusque-là. On appela cette position épistémologique le positivisme.

d. Il y a longtemps eu une confrontation entre ce « positivisme » et des visions de la société et des faits sociaux se disant moins réductrices. Cette distinction est aujourd'hui en voie de disparition; l'approche dite « positiviste », débarrassée de ses présupposés mécanistes et déterministes, se réduit à une formule simple : en sciences on ne peut être certain que de ce qui a été testé empiriquement. Sous cette forme, le positivisme est simplement une hygiène intellectuelle.

e. Les « trois mousquetaires » de la sociologie française : Comte, Durkheim et Saint-Simon. Pour eux, la société est irréductible à ses membres. C'est ce qu'on appelle le « holisme méthodologique » : l'idée que le groupe est plus que la somme de ses parties. POUR DURKHEIM, LE SOCIAL DOIT ÊTRE EXPLIQUÉ PAR LE SOCIAL.

 

 

2. La notion de consensus

a. Comme la définition ci-haut l'implique, en général nous voyons le social comme fondamentalement consensuel, c'est-à-dire que la plupart de ses membres — sinon tous — s'entendent, en gros, sur ses valeurs, ses pratiques et sur la signification des choses. Dans une interprétation maximale, même les déviants savent qu'ils dévient.

b. Il y a donc également consensus sur ce qui constitue un acte criminel. Durkheim dit qu'un crime c'est un acte qui offense les états forts de la conscience collective. Attention : ceci ne signifie pas qu'un crime est une chose claire, concrète, immobile, « réelle ». Le crime est toujours relatif à l'échelle de valeurs qui a cours dans un groupe social. Or, cette échelle change avec le temps. Elle est aussi différente d'une société à l'autre (ainsi, il ne reste plus qu'à se questionner sur l'ampleur exacte de la notion de « société »; nous reviendrons là-dessus plus tard).

c. Enfin, il y a consensus sur ce qui fait un criminel. Pas simplement au sens de « celui qui a commis un crime », mais dans sa nature même, dans la façon dont on conçoit les raisons qui poussent à commettre un crime. Ceci nous en apprend énormément sur la façon dont les gens se conçoivent eux-mêmes. En fait, l'identité de celui qui est pointé du doigt et exclu du groupe sert à définir l'identité des autres membres, c'est une façon de renforcer la cohésion du groupe.

d. La criminologie, dans cette perspective, doit donc tenter d'identifier les causes sociales de la criminalité.

 

3. Le rôle des médias d'information et de la fiction

a. Deux types de produit médiatisé nous intéressent : information et fiction.

b. Les médias sont à la fois omniprésents et centralisés, incluant l'internet, jadis (!) fragmenté, devient de plus en plus industriel et centralisé à son tour (exemple: AOL/Time-Warner = accès, portail et contenu). De plus, sous la menace de contenu pornographique (entre autres; aussi, terrorisme) l'accès est de plus en plus volontairement encadré par des entreprises industrielles (notre premier exemple de l'utilisation du crime pour réguler des comportements non criminels).

c. Les médias sont un des principaux véhicules de la culture populaire (l'autre véhicule étant les gens eux-mêmes). Pensez-y : mis à part vos cours de criminologie, quelles sont vos sources de connaissances sur le crime?

d. Formation des représentations sociales de la réalité criminelle et du système de justice.

i. médias déforment la réalité de la criminalité et participent à la création et au maintien du sentiment d'insécurité

(1) par leur foyer sélectif (crime de rue)

(2) par symbolisme (viol digne de nouvelle=...)

(3) par fausse représentation (meurtres à Miami, 1990-97)

ii. médias stéréotypent le crime et le criminel et offrent au public une réalité simplifiée qui permet d'avoir une opinion-minute sur les problèmes sociaux – dont la criminalité. Ils donnent donc effectivement au public ce qu'il veut, dans une économie de marché. Impasse majeure.

e. Fonctionnement fondamental des médias : passivité et conventionnalisme. Les médias d'information ne sont pas intéressés à l'enquête ou à la recherche. Noam Chomsky, ou Jacques Keable au Québec : 1) les journalistes sont engagés pour leur « compétence » à tirer de la nouvelle des événements, c'est-à-dire précisément de déformer et de stéréotyper. 2) les journalistes n'enquêtent pas : ils vont à des conférences de presse, suivent les politiciens et surveillent les services de nouvelles et les communiqués/conférences de presse. Exercice amusant : surveillez les sources citées dans les nouvelles.

f. Richard Ericson Visualizing Deviance. (Visualizing deviance : a study of news organization; 1987, Richard Ericson, Patricia Baranek, Janet Chan, Toronto, UofT Press). Les médias sont des « reproducteurs d'ordre social », c'est-à-dire qu'en illustrant la déviance ils enseignent la conformité et la prévisibilité. Ils font ceci en reconstituant (visualisant) des histoires criminelles à partir de sources d'autorité (la police, surtout) — ou en donnant une impression de réalisme (de différentes façons : caméra documentaire, réalisme médical, rappel de faits divers) dans les productions de fiction (NYPD Blue; Third Watch; CSI, NCIS, Criminal Minds, Cold Case, Without a Trace, Numb3rs; chez nous, Fortier).

g. Par ailleurs, les crimes violents/sexuels sont surreprésentés par un facteur de 20x (if it bleeds, it leads). Les crimes qui dominent (introduction par effraction, vol à l'étalage), évidemment, ne font pas de bonnes nouvelles. En gros, le crime médiatique doit être compris comme amusement (entertainment) et non comme information.

h. Conclusion : les médias ne trompent pas le public par exprès; il n'y a pas non plus de conspiration au sens ordinaire du terme. La situation est plus complexe. En fait les médias sont une industrie, qui doit fonctionner dans un contexte industriel. Le produit des médias c'est l'auditeur/lecteur — et non la nouvelle. La nouvelle est le moyen employé pour produire.

 

4. L'« état de nature » et le « contrat social » : la société comme production rationnelle

a. Petit retour en arrière : comment se fait-il qu'on ait dû attendre le 19e siècle avant que des scientifiques se penchent sur le fait social?

b. Première raison : la religion, qui établit déjà le mode de fonctionnement de l'être humain et sa place dans la nature. Avant Descartes l'être humain a été le sujet réservé de la théologie et de la philosophie : tout savoir non-religieux était suspect. Fondamentalement différent de l'animal par sa raison, l'être humain paraissait extérieur au domaine d'application de la science (il faut dire qu'à l'époque la science est relativement nouvelle).

c. Seconde raison : on a de la difficulté à concevoir la société hors du politique. L'État, la nation, le pays, le sang (la famille) sont les concepts courants pendant des siècles. Voyons l'idée d'« état de nature » selon Hobbes (1651).

d. Troisième raison : avant l'époque industrielle les populations étaient rurales, donc peu agglomérées, peu changeantes et non-problématiques. Avec la révolution industrielle l'urbanisation, l'anonymat et les grands nombres ont soulevé de nouvelles questions.

e. Conception philosophique de la société : selon Thomas Hobbes (1651), l'état de nature est l'état dans lequel les groupes humains se trouvent avant la formation de lois et d'un gouvernement. C'est un état de guerre de tous contre tous. La propriété n'existe pas, et la sécurité est nulle. Chacun est en parfaite liberté de faire absolument n'importe quoi.

f. Tant qu'il est guidé par ses passions (côté animal, imprévisible, désordonné), l'humain reste dans cet état. Mais son côté rationnel (calme, calculateur, réfléchi) prend éventuellement le dessus — pourquoi ne pas renoncer à un peu de ma liberté pour mieux assurer le reste? En fait Hobbes dit que la peur fondamentale de l'humain est la peur de la mort violente — et qu'il est prêt à tout abandonner pour assurer sa sécurité.

g. Les humains forment donc un contrat social, où ils limitent leur liberté en se soumettant à des lois, et où ils inventent l'État (le Souverain) pour faire respecter les lois (sinon elles ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites). Dans cette perspective, le social est donc fondamentalement politique. Mais il est aussi le résultat d'une uniformité humaine fondée sur la raison.

h. Cette vision des choses a produit une criminologie bien spécifique : la pénologie classique (Hobbes, Montesquieu, Beccaria, Bentham). Dans cette perspective il n'y a qu'une « cause » au crime : un manque de dissuasion pénale. Nous reviendrons là-dessus dans les semaines qui suivent.

 

5. Le contrôle social : comment produit-on la conformité?

a. Travis Hirschi (Causes of Delinquency, 1969) l'explique ainsi : l'individu, au départ, cherche son bénéfice à tout prix. Il est prêt à tout pour assurer son avantage. Mais en société, il apprend que certains avantages résident dans le fait de se conformer, essentiellement à travers la formation de liens sociaux. Or, des actes déviants pourraient causer un rejet et la perte de ces avantages.

b. Il y a 4 types de liens sociaux :

i. Attachement. Aux parents, aux professeurs, aux pairs (non délinquants, bien sûr). La déviance pourrait provoquer un bris des relations avec les gens à qui on est attaché, donc on l'évite. Attachement aux parents dépend du temps passé avec lui, du niveau d'intimité dans les communications et de l'identification émotionnelle avec les parents.

ii. Engagement (commitment). Investissement de temps et d'effort à des activités conventionnelles qui illustrent les règles morales en vigueur. Éducation, jeux et loisirs socialement acceptables, passe-temps, etc. Ceci créé des responsabilités assorties d'un sentiment d'appartenance.

iii. Participation (involvement). Participation à des activités sociales conventionnelles : moins de temps pour le reste. De plus, la déviance pourrait nous faire perdre accès à ces activités.

iv. Conviction (belief). Croyance en la validité, légitimité et utilité des règles sociales.

c. Note importante : il s'agit ici d'expliquer la conformité, et non la déviance.

 

6. Les limites de la conformité : Robert Merton et l'anomie

a. Robert Merton : Social Structure and Anomie (1968). La culture est consensuelle, mais fluide et adaptable. Point de vue Durkheimien fonctionnaliste. Contrairement à Hirschi, il tente d'expliquer le non-respect des règles. Il emprunte à Durkheim le concept d'anomie, une situation où les normes ont perdu le pouvoir d'influencer le comportement des individus.

b. Pour Durkheim, les animaux ont des désirs qui sont limités par la nature, alors que les humains, qui sont capables d'abstraction, dépassent les limites naturelles. Nos désirs sont limités par notre culture (par des règles et par des concepts : on ne peut imaginer à partir de rien). En fait, on pourrait dire que dans une société de consommation, nos désirs sont multipliés par la culture, et entre autres par la publicité.

c. Merton note de plus que TOUS désirent un revenu à peu près 25% plus élevé que leur revenu actuel. Paradoxe de la société démocratique : tous, en théorie, peuvent légitimement viser les mêmes buts. Mais la place au sommet est restreinte. C'est l'« American Dream » (Ray Kroc, Bill Gates, Pierre Péladeau). En fait, mathématiquement la richesse des uns dépend de la pauvreté relative des autres — le pouvoir d'achat individuel ne peut augmenter uniformément.

d. Merton découpe la culture en deux types de normes. Les normes-buts ou aspirations culturellement valorisées, et les normes-moyens ou ressources institutionnelles qui sont disponibles. Toutes les sociétés n'accordent pas la même importance ou priorité à ces deux types de normes. Les sociétés se distribuent entre deux extrêmes :

moyensBUTS
moyens – buts
MOYENS buts
anomie / chaos
stabilité / évolution
sclérose sociale

 

Dans chaque cas, une proportion variable d'individus seront ou bien capables de se conformer aux deux, ou bien les moyens disponibles seront inadéquats aux buts recherchés = TENSION (strain); mais dans les sociétés à gauche du continuum il sera plus facile d'être prêt à tout pour arriver à nos fins. C'est donc en quelque sorte la recherche de conformité qui produit le crime.

e. En cas de tension (ou stress, ou frustration...), il y a toujours adaptation. Il y a cinq stratégies, selon Merton :

1) Conformisme. Continuer d'essayer d'atteindre les buts, avec les moyens acceptés, même si on risque de ne jamais y arriver. La plus commune.

2) Innovation. Trouver de nouveaux moyens d'atteindre les buts. Ces moyens pourront être plus ou moins moraux ou légaux.

3) Ritualisme. Laisser tomber les idéaux, perdre toute ambition, suivre aveuglément la règle institutionnalisée.

4) Retraite. Laisser tout tomber. Itinérants, populations marginalisées.

5) Rébellion. Juger que le système est mauvais. Réactions diverses, mais rejet du conformisme légal.

f. Donc, la criminalité vient d'une adaptation au différentiel idéaux – moyens disponibles dans une société donnée. Dans une société qui donne priorité aux buts sur les moyens, on trouvera plus souvent des adaptations illégales au manque de moyens.

g. À NOTER : dans ce modèle ce n'est donc pas la pauvreté en tant que telle qui est à la base du problème, mais bien la proximité conceptuelle et géographique d'idéaux impossibles à atteindre. Il est donc question de disparité sociale.

 

 

7.      Une modernisation de la théorie de la tension : le capital social (texte à lire)

         a.      Hagan et McCarthy prennent pour point de départ la tension existant entre les buts glorifiés par une culture et les moyens disponibles pour les atteindre, se basant sur les travaux de Merton.

                   i.       Comme chez Merton, Hagan et McCarthy se penchent sur les opportunités disponibles aux gens. Bien sûr, ces opportunités sont fortement associées à la richesse — entendue au sens propre, monétaire — de l’individu et de son entourage (parenté, surtout).

                            (1)    Note : à la fois, ceci ne signifie pas que seulement les pauvres soient la proie de tensions ; rappelez-vous que nous tous, sans exception, désirons toujours plus (buts) que ce que nous avons. Bien sûr, les individus de classe moyenne ont tout de même un plus grand éventail de stratégies/ressources/moyens disponibles à essayer.

                   ii.      Seulement, disent-ils, il existe différentes formes de richesse, de ressources. En les additionnant, on obtient un tout qu’on appelle « capital social ».

                            (1)    « englobe le savoir, le sens des obligations, les attentes, la loyauté, les canaux d'informations, les normes et les sanctions que ces relations engendrent »

                            (2)    tout ceci forme votre « capital », c’est-à-dire les ressources sociales que vous pouvez mobiliser pour arriver à « vos » buts (je mets « vos » entre guillemets, parce qu’en fait ce sont des buts qui vous sont enseignés par la culture — ils ne viennent pas de vous).

                            (3)    Dans une large mesure, les relations sociales qui sont à la base du capital social sont des CONDUITS pour d’autres formes de capital, comme le capital humain : les capacités et compétences acquises par l’individu.

         b.      Exemple : jeunes sans domicile fixe et criminalité de rue.

                   i.       Ce sont des jeunes dont le capital social, comme celui de leurs parents, amis et voisins, est très bas. Ils viennent de contextes où les relations sociales sont désorganisées, voire inexistantes. Ils n’ont pas de « contacts » qui peuvent les aider. Ils n’ont pas non plus de relation productive avec des gens qui pourraient leur apprendre quelque chose (parents, enseignants, mentors divers).

                   ii.      Par contre, ils ont des contacts fréquents avec des personnes engagées dans des activités déviantes. Ces nouveaux réseaux, plutôt que d’aider à fonctionner, sont des réseaux d’exploitation, qui appauvrissent d’avantage l’individu au lieu d’augmenter son capital social — entre autres, en le marginalisant davantage.