SOCIOCRIMINOLOGIE

École de criminologie

Université de Montréal

NOTES DU COURS

SOCIOCRIMINOLOGIE 1, CRI-1050— trimestre automne 2007

 

Professeur : Stéphane Leman-Langlois

site officiel du cours : www.crime-reg.com/socio

Cours 10 (24 mars) :  le crime comme « problème social »

 

Qui définit les problèmes sociaux, et qui définit leurs solutions. L’État providence et le néo-libéralisme dans le crime et son contrôle. La guerre contre le terrorisme.

□ À lire : Jonathan Simon (2006), « Introduction », Governing Through Crime : How the War on Crime Transformed American Democracy and Created a Culture of Fear, Oxford, Oxford University Press.



Qu’est-ce qu’un « problème social »?

1.      Conceptions courantes :

         a.      Conventionnelle : un problème social c’est ce que les gens définissent comme un problème. Difficulté : ceci ne répond pas à la question : comment en arrive-t-on là — comment les gens, justement, ont-ils décidé de ce qui était problématique?

         b.      Normative : un problème est une situation ou une pratique qui est moralement ou légalement inacceptable pour une majorité des gens, qui va à l’encontre des valeurs dominantes. Difficultés : même que a. De plus, « majorité » ignore les différentiels de pouvoir. Enfin, tautologique : c’est problématique parce que c’est problématique (synonyme d’« inacceptable ». Pas très utile.

         c.      Néo-conservatrice : il n’existe pas de problèmes sociaux, seulement des problèmes individuels et des individus à problèmes. Difficulté : présupposé de l’« individu invulnérable ».

         d.      Durkheimienne : un problème est une situation ou une pratique qui cause une dysfonction dans le corps social. Merton disait qu’un problème social est caractérisé par une désorganisation sociale, par un comportement déviant, ou par les deux. Difficulté : qui décide ce qui est dysfonctionnel ou désorganisé? Merton dit que le sociologue doit en juger. De plus, comme on l’a déjà vu « fonction » suppose un but collectif quelconque.

 

Divergences entre le public et les experts
sur un « problème social » selon Merton
*

  selon l'expert en sciences humaines
selon le public problème social absence de problème
problème social problème manifeste faux problème
absence de problème problème latent situation normale

*Tiré de Spector et Kitsuse (2001 : 36)

 

                  i.       Dans ce tableau objectiviste, c’est le sociologue qui a toujours raison (voir les cellules noires). Ceci est relativement bizarre, puisque ça implique que le public est inconscient de ses propres valeurs et de ce qui est dysfonctionnel chez lui.

                  ii.      En fait, diraient Spector et Kitsuse, le sociologue, ici, fait une assertion (claim; c’est une affirmation visant un résultat, un objectif) et entraîne un processus de redéfinition. Becker dirait qu’il joue un rôle d’entrepreneur moral. Il a peut-être raison, peut-être pas, mais l’intéressant c’est qu’il a changé la nature du phénomène en le transformant en « problème ». Il en a fait un objet politique.

         e.      « Disciplinaire » (c’est-à-dire, selon les « disciplines », les sciences humaines — rappelez-vous Foucault) : un problème est une situation ou une pratique qui provient d’une pathologie indépendamment identifiable (alcoolisme, jeu, drogues, prostitution, personnalité antisociale, maladies mentales, etc.).

                  i.       Difficulté : comment ce fait-il que certaines de ces choses donnent lieu à des politiques, et d’autres non?

                  ii.      Foucault utilise le concept de « problématisation » : la problématisation, c’est quand un certain nombre d’individus commencent à parler d’une chose comme d’un problème, c’est-à-dire qu’ils sont capables de la présenter comme une inadéquation des pratiques au savoir au sujet de la chose (autrement dit, on pense s’apercevoir que ce qu’on fait n’est plus assez bon après avoir transformé notre « savoir » au sujet de la réalité).

 

         f.       Toutes les conceptions ci-haut peuvent s’appliquer à la criminalité en général ou à des aspects en particulier. Pourtant, ceci ne nous explique pas comment le champ politique se saisit de ces objets pour en faire des problèmes, et pour leur trouver des solutions. Dans les années soixante le criminologue Donald Cressey expliquait au Congrès étatsunien que le crime organisé doit être exposé comme un problème social — parce qu’il n’en était pas un à ce moment; il faut sensibiliser les gens à ce problème. Bien qu’existant et fortement actif, personne ne songeait au crime organisé — c’est exactement la position de Merton exposée ci-dessus..

 

2.      Conception constructiviste du « problème social »

         a.      Selon Spector et Kitsuse (Constructing Social Problems, New Brunswick (New Jersey), Transaction Publishers, 2001), un problème social n’est pas un ensemble de conditions objectives, mais bien un processus d’interaction entre divers groupes et individus qui réclament des solutions. Inutile que cet objet existe vraiment, ou qu’il soit « problématique » sous quelque définition que ce soit. Ce qui les intéresse, c’est le processus qui fait remonter des phénomènes sociaux préalablement identifiés à la surface pour les constituer comme problèmes.

                  i.       D’un point de vue instrumental conventionnel ce sont les fonctionnaires qui sont confrontés aux « problèmes » en question et qui les font remonter jusqu’aux ministres. Or, ceci est excessivement simpliste et ne tient aucun compte de la sociologie des organisations, ni de la fonction des groupes de pression, des médias, etc.

                  ii.      Force est de remarquer, avant d’aller plus loin, que ce qui est un « problème » pour une personne peut être une « solution » pour une autre. Par exemple, durant le dernier cours nous avons parlé de la « désubordination », des années 1960-1970, et d’une augmentation correspondante de la criminalité. Plusieurs penseurs on jugé que la désubordination, source de la criminalité, était donc un problème; solution : plus d’ordre dans la société. Ceci est un point de vue. Un autre point de vue pourrait être que d’avantage de crime est un petit prix à payer pour obtenir une désubordination. Notre intérêt, ici, porte justement sur la naissance et la montée de ces points de vue — et non sur leur légitimité relative (en sociocriminologie on ne tente pas de dénicher la légitimité des choses — ça, c’est dans c’est un cours d’éthique).

                  iii.     Par exemple, considérons le problème très large de la dépendance.

                            (1)    Jusque dans les années 1960 la marijuana était réputée former une dépendance physiologique; ensuite, on introduit le concept de « dépendance psychologique » (habitude). Aujourd’hui la marijuana ne créé plus de dépendance, mais peut être dangereuse pour la santé (le risque, toujours — souvenez-vous du discours néolibéral). Dans certains cas on revient maintenant au discours de la dépendance physique (en notant que le taux de THC dans la mari aujourd’hui est beaucoup plus élevé qu’il l’était).

                            (2)    En même temps que la marijuana perdait cette caractéristique une série d’autres « dépendances » étaient découvertes : au jeu, au travail, au sexe, au shopping, à l’exercice physique, etc.; et tout une série de programmes et d’institutions étaient créées pour y remédier.

                            (3)    En fait ni les gens, ni le shopping ni la marijuana n’ont changé; c’est le discours qui change. Le vocabulaire de la dépendance est premièrement un vocabulaire politique. Selon la personne qui parle, il est là pour souligner ou pour faire disparaître des problèmes sociaux (ex. le jeu « pathologique »). Il est un outil de pouvoir pour certains individus et certains groupes.

         b.      Le problème social peut donc être étudié comme une activité plutôt que comme un état de faits (serait-ce un accomplissement pratique?). La définition de Spector et Kitsuse (p. 75) est,

                  i.       les activités

                  ii.      d’individus ou de groupes

                  iii.     qui présentent des assertions, des réclamations et des plaintes

                  iv.     au sujet d’un phénomène

                  v.      qu’ils disent observer.

         c.      Donc, l’émergence d’un problème dans un groupe social est dépendant des activités de ses membres.

         d.      Qu’en est-il des valeurs? Ne sont-elles pas à la base des plaintes des gens? S&K expliquent qu’on agit pas en fonction de valeurs — avez-vous toujours vos valeurs en tête lorsque que vous vaquez à vos occupations? En fait, elles sont trop abstraites pour être appliquées et sont inutiles au quotidien (souvenez-vous de ce qu’on a vu avec le texte d’Ericson et Shearing). Les valeurs ne sont que l’articulation des raisons pour lesquelles on désire quelque chose, ou encore un moyen d’avoir le pouvoir sur les autres. Elles sont donc partie intégrante des assertions, et pas leur source ou leur explication.

         e.      Ne reste plus qu’à expliquer comment apparaissent et s’organisent ces activités — ceci, au cas par cas; il n’y a pas de formule. À la base, il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une lutte de pouvoir (au sens large, comme nous en avons déjà parlé). De plus, les solutions disponibles font toujours partie des outils qu’on utilise pour définir les problèmes.

 

3.      Joseph Gusfield (1989) : l’industrie du « problème social »

         a.      Dans les sociétés occidentales, la notion de « problème social » est une catégorie de pensée absolument incontournable, automatique (Foucault dirait qu’elle vient de notre « mentalité de gouvernement »).

         b.      À la fois, nous connaissons une inflation extrême des problèmes sociaux : notre culture des « droits » a transformé une foule de problèmes personnels en problèmes sociaux — c’est-à-dire des situations nécessitant l’intervention de l’État. Les droits sont un moyen de mobiliser l’État — donc d’exercer un certain pouvoir sur le gouvernement.

         c.      Le résultat a été la création d’une industrie de l’aide qui subsiste grâce aux problèmes auxquels elle prétend remédier. Il y a énormément de facettes à cette industrie. La criminologie et les professions de la sécurité sont certainement dans le même bateau, dans la mesure où elles tentent en principe de résoudre un problème qui justifie leur existence. Il y a un conflit d’intérêts (c’est-à-dire que le professionnel du problème social a des objectifs contradictoires) Ce qu’il faut se demander, c’est à quel point ceci affecte notre approche.

                  i.       Imaginez le reste de la carrière d’un :

                            (1)    agent de libération conditionnelle ayant trouvé l’outil parfait de prédiction

                            (2)    ou, alternativement, avouant que la prédiction est impossible

                            (3)    le criminologue qui réussit effectivement à expliquer la criminalité

                            (4)    le policer qui réussit à faire diminuer sensiblement la criminalité

                            (5)    l’agent de sécurité qui à prévenir le crime (exemple de la bibliothèque d’outils)

                  ii.      « Posséder un problème », c’est revendiquer une compétence particulière dans le domaine, et signifie qu’on doit : continuer d’affirmer son existence et affirmer posséder une connaissance privilégiée de sa nature et des moyens de s’y attaquer. C’est donc :

                            (1)    Avoir l’autorité d’identifier une chose comme un « problème »

                            (2)    Avoir l’autorité requise pour mobiliser des ressources afin de le régler

                  iii.     En général les professionnels des problèmes sociaux définissent les problèmes de manière à mobiliser le plus de ressources en leur faveur, à conserver leur possession du problème, et à imposer la solution qu’ils ont déjà. Autrement dit, le professionnel tend à identifier les problèmes d’après la technologie dont il dispose. Il y a donc à la fois toujours une solution, et toujours de nouveaux problèmes.

         d.      Autre élément important, l’aspect irrévocablement péjoratif de la façon dont tout problème social est articulé. Le pire cas est celui du « crime » et des criminologues : ce n’est pas seulement un problème; le mot lui-même oblige une approche défavorable de la situation, souligne l’urgence de toute solution. L’argument ici n’est pas que le crime est une bonne chose, mais bien que la formulation du problème dirige déjà la recherche et l’intervention — avant même qu’on en sache quoi que ce soit.

         e.      Ainsi les « professionnels du crime » (pas les criminels professionnels ou les professionnels criminels) se situent dans un champ politique. Dans la mesure où ils désirent articuler un savoir scientifique, ils doivent sans doute commencer par analyser leurs présupposés et leur situation dans l’« industrie des problèmes sociaux ».

         f.       Gusfield n’offre pas de recette magique qui réglerait le conflit d’intérêts.

 

4.     Le terrorisme comme « problème social »

         a.      Premièrement, il faut noter à quel point le terrorisme est l’objet d’une panique morale absolument classique. Ainsi, il dépasse largement la notion de problème social conventionnel — peut-être pourrait-on parler d’« hyper-problème social ».

         b.      Voyons ensuite les éléments présents :

                  i.       Des attaques terroristes rares (tout est relatif), mais spectaculaires

                  ii.      L’amalgamation des attaques en un concept, le terrorisme, ou plus abstrait encore, « la terreur » ou au maximum d’abstraction, « le mal » (evil). Ceci donne du corps à la menace, constitue une cible plus large —mais ne correspond aucunement à la réalité.

                  iii.     Émergence de milliers d’« experts » du terrorisme qui s’approprient l’autorité de le définir, de nommer les réponses, de mobiliser des fonds (moi le premier : j’étudie le terrorisme avec 150 000$ de fonds fédéraux du CRSH).

                  iv.     Émergence de groupes de citoyens demandant que des actions soient entreprises

                  v.      Émergence d’entrepreneurs moraux — politiciens, journalistes, etc. qui accusent le gouvernement de ne pas faire assez pour protéger les citoyens; exemple : « les Américains savent et comprennent qu’ils sont en guerre » (Jacques Brassard, La Presse, 18-11-04 : A23).

         c.      Résultats :

                  i.       au Canada, tous les niveaux de gouvernement dépensent des milliards de dollars pour nous protéger du terrorisme — souvent de manière très mal pensée, mais qui constitue néanmoins une réponse.

                  ii.      Resserrement des règles pour l’obtention du statut de réfugié, pour voyager, ajouts au Code criminel et à la Loi sur le recyclage des produits de la criminalité et le financement des activités terroristes.

                  iii.     Redéfinition du patriotisme et de nos relations avec les ÉU selon nos programmes antiterroristes (critiquer les méthodes AT des ÉU est de l’« antiaméricanisme »)

                  iv.     Réorganisation de l’État — changement du ministère du Solliciteur général au ministère de la Sécurité publique et de la Protection civile.