plan du cours lectures travaux
 

La mesure de la performance policière : critères d'évaluation


yc.quero@hotmail.com

Lien vers le blog de Yann-Cédric Quéro

 
 

Introduction


État providence et État libéral

Pour Dupont (2003), « l’ardeur évaluatrice » puise son origine dans un contexte de consolidation de l’État néolibéral et d’affaiblissement de l’État providence. La réforme administrative impulsée par cet État « régulateur minimaliste » a mis en œuvre de nouveaux outils de mesure intégrant une approche gestionnaire des affaires publiques. Les services de police comme tout autre service public, ont ainsi dû apprendre à justifier des sommes dépensées, auprès d’élus à la recherche de rationalisation budgétaire.

 

La mesure de  l’efficacité policière

Pour Brodeur (2003a), le développement des stratégies d’évaluation depuis les années 1990 a une triple origine :

  1. D’une part, la réforme des opérations policières a conduit à l’émergence de la police communautaire. Or, parmi les quatre piliers fondant le concept, figure la démarche de résolution de problèmes, basée sur la méthode d’intervention SARA (Scanning, Analysis, Response, Assessment, application de la méthode « Plan, Do, Check, Act » de Demming à la réalité policière). A la base même de l’implantation systématique du modèle de police communautaire se trouve l’Assessment : l’évaluation.
  2. D’autre part, en 1996 le Congrès des États-Unis confie au professeur Lawrence Sherman (1997) la mission de recenser et évaluer les programmes d’intervention des divers corps de police subventionnés par les organismes gouvernementaux. En recensant plus de 500 programmes et évaluant 101 d’entre eux, l’équipe de l’Université du Maryland ouvre une nouvelle ère dans la manière de considérer les services de police fournis à la population. Le Home Office Research Unit britannique, pratiquera quant à lui une quarantaine d’évaluations similaires, tendant à faire de ces études un outil banalisé.
  3. Enfin, Brodeur juge que la généralisation de la culture de l’évaluation est également due à l’entrée massive du secteur privé dans le domaine de la sécurité publique. Même si ces évaluations concernent moins « la sécurité des citoyens que la satisfaction du client » (Mulone, Cusson et Beaulac, 2007), elles ont trouvé une totale légitimité dans un contexte de plus en plus concurrentiel entre public et privé.

Le recensement systématique par Sherman et Eck des travaux d’évaluation en matière de programmes et pratiques policières en 2002, ouvre la voie aux méta-analyses. Le développement de méta-modèles intégrant des centaines d’évaluations spécifiques démontre combien la culture de l’évaluation a pénétré le secteur policier. L’actualisation des travaux de Sherman et Eck par Blais et Cusson en 2007, s’inscrit dans cette démarche pragmatique et semble-t-il inéluctable.
Tous ces travaux n’ont qu’un seul objectif : parvenir à discriminer ce qui fonctionne de ce qui ne fonctionne pas (E. Blais, M. Cusson 2007). Plus exactement pour Sherman et Eck (2002), ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et ce qui est prometteur. Ce que Brodeur (2003a) classe plus finement encore en interventions aux effets bénéfiques,  imperceptibles ou nocifs. Mais si les auteurs parviennent à un consensus en matière de typologie de résultats d’évaluation, les indicateurs à l’aulne de laquelle est évaluée l’efficacité policière restent quant à eux très discutés.

 

Les critères d’évaluation

Le critère spontanément utilisé dès 1974 est celui du nombre de crimes commis : on veut savoir si l’action policière tend à faire chuter le nombre de crimes perpétrés. L’expérience menée à Kansas City a pour objectif de démontrer l’effet de la patrouille policière sur le crime. « Résultat : les évaluateurs ne trouvèrent aucune différence statistiquement significative de la criminalité d’un niveau à l’autre de la patrouille. (…) De tels constats conduisirent les criminologues renommés à récuser l’hypothèse selon laquelle les interventions policières auraient un effet sur la criminalité. Gottfredson et Hirschi 1990 ; Bayley 1994 » (E. Blais et M. Cusson, 2007). Si Brodeur ne conteste pas les conclusions de l’étude, il revient cependant sur les critères employés : « Il faut reconnaître sans ambages, ce sont les statistiques officielles des crimes rapportés à la police qui constituent le plus souvent le principal indicateur de la prestation de service de police. La médiatisation de la statistique officielle a rendu son utilisation incontournable pour les fins de l’évaluation. » (Brodeur 2003 b). Mais le nombre de crimes commis constitue-t-il a lui seul, le critère idéal pour évaluer l’effet du travail policier. L’utilisation en France du nombre de faits constatés et du taux d’élucidation comme critères dévaluation trouve sa limite en ce qu’ils ne représentent que très partiellement la victimisation réelle de la population ainsi que le panel des missions policières (Dupont 2003; Ocqueteau 2003).
Weslay Skogan (Brodeur, 2003b) affirme que l’activité diversifiée de la police ne saurait s’évaluer à l’aide d’un unique critère sensé représenter à lui seul, un  état de sécurité. C’est pourquoi, aux traditionnels critères criminels (« soft crime » et « hard crime »), Skogan ajoute celui de la qualité de l’accueil réservé par la police aux citoyens et celui du sentiment d’insécurité ressenti par le public. Toujours dans l’esprit de développer un faisceau de critères permettant d’approcher le plus fidèlement la réalité, à Chicago et Jersey City (États-Unis), des sondages locaux de victimisation sont venus étayer les critères traditionnels afin d’en permettre la comparaison aux statistiques officielles.

 

Logique de la démarche

Il a semblé opportun de présenter trois modèles d’organisation en matière d’évaluation de la performance policière.

  1. Le premier modèle présenté est le modèle macro mis en place par le Home Office en Angleterre et au Pays de Galle ;
  2. Le second est celui mis en place initialement par New-York City et reproduit dans différents pays. C’est le modèle micro du CompStat ;
  3. Le dernier est le modèle Australien, l’Australie ayant développé un modèle macro au niveau étatique et un le CompStat au niveau des collectivités.

Ainsi, l’objet de cette étude est de comparer, à travers leur organisation et leurs critères respectifs, des modèles centraux et des modèles décentralisés d’évaluation de la performance policière.

 

Table des matiÈres

 
Conclusion
La complémentarité des modèles

Les modèles centralisés et décentralisés d’évaluation n’ont pas les mêmes objectifs et peuvent être considérés comme complémentaires.

Les modèles centraux sont légitimes à s’attacher à l’évaluation de la performance des services de police, dont :

  1. Prise en compte des affaires
    1. Critère : report de plaintes
  2. Élucidations, résolutions
    1. Critères : ration d’affaires résolues, délai moyen de résolution
    2. Traitement des affaires judiciaires
  3. La qualité de la procédure judiciaire
    1. Critère : abandons d’affaires en court, liés à la procédure, etc.

Les modèles décentralisés sont légitimes à s’attacher à l’évaluation de la qualité des services de police offerts à la population :

  1. Sentiment de sécurité
    • Critères : Perception de la sécurité au domicile, sur la voie publique, en nocturne, etc.
    • Critères : Les actions de prévention menées tendant à générer des comportements plus prudents, etc.
  2. Taux de victimisation de la population
    • Critère : Rapprochement pour les délits de proximités des faits connus de la police et des résultats d’enquêtes de victimisation ;
  3. Prise en compte des besoins de la population
    • Critères : la qualité de l’accueil, la circulation de l’information, etc.

Deux strates horizontales se distinguer en matière d’évaluation de la performance. Ainsi, peut-on considérer un type d’évaluation lié aux actions de renseignement de la police et un type d’évaluation d’avantage orienté vers les prestations offertes à la communauté. Les outils mis en œuvre aux deux niveaux ont cependant les mêmes sources.

 

La complémentarité des outils

On peut distinguer quatre outils essentiels :

  1. La statistique criminelle / accidentelle
    • Enregistre les faits constatés par la police
    • Prend en compte les victimisations déclarées par la population
    • Évalue quantité et qualité du renseignement au regard des suites données
    • Ces outils peuvent être déployés dans le champ de la technopolice (vidéoprotection, crime mapping, géolocalisation des équipages)
  2. Le sentiment que la population a en matière de sécurité quotidienne
    • Prend en compte tout ce qui se rapporte à la sensation que la population a en matière de sécurité locale
  3.  La satisfaction que la population a de la prestation policière.
    • Se rapporte à la sensation de qualité de la prestation policière
  4. Le coût de la prestation
    • Cout salarial, coût logistique
    • Coût humain : la branche managériale vient s’intégrer au dispositif et fait partie des valeurs évaluables

 

En conclusion, les processus d’évaluation peuvent être identifiés entre responsabilité de l’État versus responsabilité des collectivités. Mais le dilemme peut également être présenté en matière de technique plus policière : évaluation de la police du renseignement, versus évaluation de la police communautaire. Les objectifs ne sont pas les mêmes, les critères non plus, même si les moyens d’une information complète sont communs. A ces deux strates horizontales d’évaluation, il est nécessaire de ne pas oublier une strate verticale, qui est celle de l’évaluation des pratiques opérationnelles. Que ce soit en police du renseignement ou communautaire, l’évaluation avant – après des opérations menées restent le meilleur moyen d’envisager les pratiques qui apportent les résultats attendus. A charge aux évaluateurs d’intégrer l’ensemble des critères pertinents et non pas seulement le taux d’infractions constatées.

 

 

rÉfÉrences

 

Ouvrages :

FRIDELL L., WYCOFF MA., (2004) Community Policing: The Past, Present and Future. Annie Casey Foundation and Police Executive Research Forum, Washington DC. 251 pages.

Évaluer la police ? La mesure de la performance et ses enjeux : acteurs, savoirs et instruments (2003) Cahiers de la sécurité intérieure n°53, IHESI - La Documentation française. 215 pages.


Études :

LELANDAIS I., BODSON J. (octobre 2007) Mesure de la performance policière : Expériences internationales. Centre International pour la Prévention de la Criminalité. 75 pages.

ROBERTS D. (2006) Creating Performance, Measures That Work : A Guide for Executives and Managers. U.S. National Institute of Justice – Community Oriented Policing Services - Law Enforcement tech Guide. 160 pages.

LANGWORTHY R.( Juillet 1999) Measuring What Matters: Proceedings From the Policing. U.S. National Institute of Justice – Community Oriented Policing Services – Research Institute Meeting. 39 pages.

Sherman L., Eck J. et Gottfredson D. (1997) Preventing crime, what works, what doesn’t, A report to the United-States Congres – prepared for the National Institute of Justice, Departement of Criminology and Criminal Justice – University of Maryland (446 pages).

Articles :

Blais E. et Cusson M. (2007) Les évaluations de l’efficacité des interventions policières : résultats des synthèses systématiques, Traité de sécurité intérieure, Cahiers du Québec HMH, collection criminologie (Pages 115 – 129).

Mulone M., Cusson M. et Beaulac M. ( 2007) L’agent de sécurité et l’agence Sécuritas, Traité de sécurité intérieure, Cahiers du Québec HMH, collection criminologie (Pages 115– 129).

Hoogenboezem J. (2004) Local government performance indicators in Europe: an exploration. International Review of Administrative Sciences - vol. 70-1. 14 pages.

Brodeur JP. (a) (2003) A la recherche d’une évaluation pauvre, Criminologie volume 36 n°1 « police et prévention : évaluation et analyse d’impact »  (Pages 9 – 30).

Brodeur JP (b) ( 2003) Les visages de la police, pratiques et perceptions , Les presses de l’Université de Montréal, collection paramètres (Pages 85, 208 et 213).

Charest M. (2003) Effets préventifs et dissuasifs : analyse d’impact d’une opération policière de prévention des cambriolages, Criminologie volume 36 n°1 « police et prévention : évaluation et analyse d’impact »  (Pages 31 – 56).

Ocqueteau F. (2003) Comment évaluer l’impact du travail des policiers de proximité, Criminologie volume 36 n°1 « police et prévention : évaluation et analyse d’impact » (Pages 121 – 141).

Brodeur JP. et Monjardet D. (2003) Connaître la police : grands textes de la recherche anglo-saxonne, Cahiers de la sécurité intérieure, La Documentation française.

Dupont B, Ratcliffe J (2000) Juste quelques punaises sur une carte ? Quelques considérations critiques sur la cartographie criminelle, Cahiers de la Sécurité Intérieure n°41 – IHESI Documentation française, p.229-243

STAFFORD M., WARR M. (Mai 1993) A reconceptualization of general and sp ecific deterrence. Journal of research in Crime and Delinquency, Vol. 30 N°2. Pages 123-135.

WILSON J., KELLING G. (Mars 1982) The Neighborhood Safety: Broken Windows. The Atlantic Monthly. 10 pages.



Grande-Bretagne :

Home Office (Février 2006) Setting local priorities and assessing performance for PPAF’s local policing domain – Good practice guidance for police authorities and police forces – Version 2. 27 pages.

Home Office (Mai 2006) Guidance on Statutory Performance Indicators for Policing 2006/07 – Police Standards Unit - Version 2.0. 59 pages.

Home Office (Mai 2006) 2006/07 SPI Good Practice Guide – Police and Crime Standards Directorate. 67 pages.

Home Office : http://police.homeoffice.gov.uk/performance-and-measurement/

Local Government performance: http://www.bvpi.gov.uk/pages/Index.asp

 

ComStat :


WILLIS J., MASTROFSKI S., WEISBURD D. (2007) Making Sense of ComStat: A theory-Based Analysis of organizational Change in Three Police Departments. Law & Society review N.41. Pages 147-188.

SKOGAN W. (2005) Evaluating Community Policing in Chicago. In KERLEY K., Policing and Program Evaluation. Upper Saddle River, NJ : Prentice Hall. Pages 27-41.

WEISBURD D., MASTROFSKI S., GREENSPAN R., WILLIS J. (2004) The growth of ComStat in American policing. Police Foundation Report. 18 pages.

Chicago Alternative Policing Strategy (Avril 2004) Year Ten, Program Evaluation Summary. Vol. 2 N°1. Illinois Criminal Justice Information Authority.

Chicago Community Policing Evaluation Consortium (Avril 2004) Community Policing in Chicago, Year Ten: An Evaluation of Chicago’s Alternative Policing Strategy.

WILLIS J., MASTROFSKI S., WEISBURD D., GREESPAN R. (2003) CompStat and Organizational Change in the Lowell Police Department: Challenges and Opportunities. Police Foundation. 97 pages.

HENRY V. (2003) CompStat Management in the NYPD: Reducing crime and improving quality of life in New York City. Resource Material Series N°68 – 129th International Senior Seminar. Pages 100-116.

NYPD : http://www.nyc.gov/html/nypd/html/home/home.shtml

LAPD : http://www.lapdonline.org/

Wikipédia : http://en.wikipedia.org/wiki/CompStat

 

Australie :


DUPONT B. (2003) Évaluer ce que fait la police : l’exemple australien. Criminologie, vol 36, N°1. Pages 103-120.

Australian Federal Police (2008) Annual report 2006 – 2007. 235 pages.

Report on Government Services 2007 (2008) C. Justice – Ch. 5 Police. 82 pages.

Australian Institute of Criminology (novembre 2007) Community Satisfaction with police. Crime Facts Info. 1 page.

Australian Institute of Criminology: http://www.aic.gov.au/ 

Australian Federal Police: http://www.afp.gov.au/home.html

Productivity Commission - Review of Government Service Provision: http://www.pc.gov.au/gsp/reports/rogs/2007

 
CRI 6226 ÉCOLE DE CRIMINOLOGIE
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL