Discrimination
L’arrivée des femmes dans les organisations policières est venue ébranler les traditions typiquement masculines du travail policier. Leur arrivée a été perçue comme une menace compromettant le travail, les façons de faire, le statut social et l’image des hommes (Martin, 1980, Miller, Forest et Jurik, 2003) de l’intérieur et comme une humanisation de la police de l’extérieur (LeBeuf, 1996). La masculinité, soit la rudesse, la confiance, le courage, les compétences sexuelles, l’agressivité et la violence, représentait auparavant la façon de faire. Désormais, les policiers s’opposaient vivement à l’intégration des femmes, trop petites et faibles, n’ayant pas les capacités d’occuper cet emploi.
« Policing is men’s work. The only women I’d fell comfortable with is built like an Amazon. I prefer the muscle of a man... A woman’s nice to have in a family argument call but she’s not physically able to do the job. » (Martin, 1980 : 91)
« Sometimes it gets to the nitty-gritty and I don’t want some cute 120-pound blonde working with me. » Memphis Police Captain (Wells et Alt, 2005: 45)
D’autres agents, quant à eux, blâment les femmes d’être trop sensibles (donc irrationnelles) et de ne pas avoir les habiletés nécessaires à maintenir une présence autoritaire dans des situations hostiles (Schuck et Rabe-Hemp, 2005).
Les préjugés étant très présents, les policières ont été, et sont toujours, la cible de blagues, de plaisanteries, d’insinuations sexuelles et de propositions indécentes (Brown, 1997). De plus, certaines se voient refuser de l’assistance (back-up) et n’ont pas accès à un vestiaire ou à des cases personnelles afin de ranger leurs effets. Elles doivent ainsi frapper à la porte du vestiaire des hommes pour demander leur équipement. Ces perceptions et discriminations viennent confiner les femmes dans des rôles bien précis.
Le rôle des femmes
Comme dans la vie en général, les femmes policières sont perçues comme moins puissantes, moins bien entraînées et moins enclines à avoir recours à la force que les hommes. Bref, elles sont considérées comme trop « douces » (Seklecki et Paynich, 2007).
Cette perception confine la femme à être classée dans un des quatre rôles suivants (Seklecki et Paynich, 2007). Tout d’abord, la femme est une mère. Elle est ainsi sympathique et réconfortante envers les hommes. Deuxièmement, elle peut occuper le rôle d’objet sexuel. Elle est la séductrice qui provoque les hommes et rend les conjointes des policiers jalouses. En effet, Wells et Alt (2005) ont observé que les taux de divorce chez les forces de l’ordre sont très élevés (80 % des agents mariés se divorçaient en deçà de trois ans d’embauche), le principal facteur étant l’infidélité. En troisième lieu, la policière peut être considérée comme la jeune sœur divertissante et humoristique sans être menaçante. Enfin, la femme peut être perçue avec suspicion et hostilité, étant désormais un intrus.

Ce classement selon les rôles que peut ou doit occuper la femme restreint les chances de celle-ci de performer aux yeux des collègues. La perception que les superviseurs et agents patrouilleurs de sexe masculin est donc souvent réductrice par rapport aux capacités des policières d’exercer leur profession adéquatement.
Les femmes mises en quarantaine
Les policiers de sexe masculin considérant les femmes comme moins efficaces au travail parviennent donc à les isoler et les discriminer. Les craintes qu’ils entretiennent à l’égard du fait que les policières sont incapables de se défendre elles-mêmes ou de leur offrir de l’aide dans des situations nécessitant une intervention physique affectent leur comportement en patrouille et soit ressentent le besoin de protéger leurs partenaires et les considèrent alors comme un handicap, soit refusent de travailler avec elles, de peur de ne pas être en sécurité (Martin, 1980, Paoline et Terrill, 2004).
« This is a man’s job. The majority of women are not capable of handling physical encounters on the street... Women rely too heavily on their service revolver... Men have it in their minds that women are going for a free ride... and have no intention of staying on 20 or 30 years... A woman can’t be refined and be a police officer too. Women give up some of their feminity to work this job. How many women do you know go to work prepared to kill? Women officials have met negative response… It goes back to home training; how many mothers give orders to fathers? » (Martin, 1990 : 150).
L’effet de la perception des femmes s’observe facilement dans l’étude de Homant et Kennedy (1984) qui présente une analyse du discours à propos des femmes travaillant dans un contexte de violence familiale. Les chercheurs ont alors dressé un portrait des dix mots décrivant le mieux l’intervention des policières dans un tel contexte selon la perception des policiers et des policières elles-mêmes.
Tableau 3. Descriptions comparatives des femmes policières dans des situations de violence familiale par les officiers masculins et féminins
Officiers masculins (n=36) |
Officiers féminins (n=30) |
Faible |
31 % |
Utile |
36 % |
Passive |
25 % |
Équilibrée |
31 % |
Incertaine |
23 % |
Professionnelle |
29 % |
Féminine |
22 % |
Préoccupée/concernée |
27 % |
Injuste/inéquitable |
15 % |
Amicale |
24 % |
Douce |
15 % |
Intelligente |
19 % |
Indifférente |
15 % |
Respectueuse |
17 % |
Lente |
14 % |
Féminine |
15 % |
Non-violente |
12 % |
Non-violente |
15 % |
Professionnelle |
11 % |
Passive |
14 % |
Source : adaptation de Homant et Kennedy (1984)
Il est possible d’observer que les différences sont grandes entre les perceptions masculines et féminines du travail des policières dans les situations de violence familiale. Homant et Kennedy (1984) proposent trois explications différentes à ces résultats. Tout d’abord, il est possible qu’un même comportement soit évalué différemment par chacun des groupes. Les hommes peuvent considérer le fait qu’une femme prenne le temps d’écouter la femme victime de violence conjugale et la conseiller comme étant négatifs (faible, injuste, douce, lente, non violente) alors que les femmes considèrent cet aspect comme étant positif (utile, préoccupée, amicale, respectueuse). Deuxièmement, les deux groupes peuvent avoir entretenu des expériences différentes avec les policières. Les hommes peuvent se référer à quelques interventions particulières avec des femmes alors que les policières peuvent parler de leur expérience en général auprès de leurs partenaires féminines et leur propre comportement personnel. Finalement, chacun des groupes peut entretenir des perceptions sélectives privilégiant la qualité du travail de leur groupe respectif.
Néanmoins, les hommes semblent entretenir en général une vision négative du travail des policières (dans au moins huit descripteurs sur dix) alors que les femmes semblent voir leur apport comme étant positives au travail policier en général (dans au moins huit descripteurs sur dix). En général, les policiers considèrent les policières comme étant inefficaces et inadéquates dans les situations de violence familiale.
Outsiders and insiders : de l’étiquetage à la stigmatisation
Ces faits se répercutent par conséquent dans toute la vision qu’entretiennent les policiers à l’égard de leurs partenaires féminines. Belknap et Shelley (1992) se sont d’ailleurs intéressées à la solitude des femmes patrouilleurs à travers la théorie des insiders and outsiders de Merton (1972).
Certains groupes entretiennent le privilège d’avoir accès à des ressources et connaissances alors que d’autres peuvent y avoir accès, mais à un risque plus grand. Ces outsiders, indépendamment de leur talent et habiletés, sont toujours exclus et doivent vivre le processus du tokenism afin d’être intégrés. Cette réalité se rencontre lorsque le groupe dominant ayant accès aux privilèges et pouvoirs vit des pressions afin de les partager avec le groupe initialement exclu (Laws, 1975 in Belknap et Shelley, 1992). Bref, les policières vivant ce processus, ayant peu de pouvoir et d’opportunités, font face à la démotivation, à des niveaux de performance inférieurs et à des ambitions réduites.
En effet, 20 % des policières considèrent être invisibles auprès de leur employeur et collègues et trois policières sur cinq pensent qu’elles doivent performer davantage afin d’être considérées comme égales aux hommes (Belknap et Shelley, 1992). D’ailleurs, 75 % des femmes policières pensent qu’elles doivent prouver leurs capacités afin d’être acceptées. Il n’est pas difficile de croire cela en lisant les résultats de Wells et Alt (2005) discutant du fait que la plupart des policiers considèrent comme étant humiliant d’être adjoint à une partenaire.
Les policières semblent encore occuper un rôle de « femme au foyer » aux yeux de plusieurs collègues masculins. Toutefois, celles qui ne répondent pas aux standards féminins et qui adoptent davantage une attitude policewomen sont rapidement classées à part. Et quand tel est le cas, elles sont la cible de railleries et d’une double discrimination. Suite |