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Professeur : Stéphane Leman-Langlois
 
Notes de cours
Cours 12
Relation police—médias.Fiction et réalité. Attentes du public. Utilisation policière des médias. Utilisation médiatique de la police.
Lecture : Aaron Doyle (2003), « Reality Television and Policing : The Case of Cops », Arresting Images, Toronto, University of Toronto Press, 32-63.

1.     Fonctionnement des médias d’information et de divertissement

        a.     Deux types de produit médiatisé nous intéressent : information et fiction.

        b.     Les médias sont à la fois omniprésents et centralisés, incluant l’internet, jadis (!) fragmenté, devient de plus en plus industriel et centralisé à son tour (exemple: AOL/Time-Warner = accès, portail et contenu). De plus, sous la menace de contenu pornographique (entre autres; aussi, terrorisme) l’accès est de plus en plus volontairement encadré par des entreprises industrielles (notre premier exemple de l’utilisation du crime pour réguler des comportements non criminels).

        c.     Les médias sont un des principaux véhicules de la culture populaire (l’autre véhicule étant les gens eux-mêmes). Pensez-y : mis à part vos cours de criminologie, quelles sont vos sources de connaissances sur le crime?

        d.     Formation des représentations sociales de la réalité criminelle et du système de justice.

                 i.      Les médias déforment la réalité de la criminalité et participent à la création et au maintien du sentiment d’insécurité
(1)    par leur foyer sélectif (crime de rue)
(2)    par symbolisme (viol digne de nouvelle=...)
(3)    par fausse représentation (meurtres à Miami, 1990-97). Par exemple, les crimes violents/sexuels sont surreprésentés par un facteur de 20x (if it bleeds, it leads). Les crimes qui dominent les statistiques (introduction par effraction, vol à l’étalage), évidemment, ne font pas de bonnes nouvelles. En gros, le crime médiatique doit être compris comme amusement (entertainment) et non comme information.


Infractions en ordre d'importance /100 000 ha, 2006

Ensemble des infractions 8 269,0
Infractions au Code criminel(excluant circulation) 7 518,5
Crimes contre la propriété 3 587,6
Autres infractions au Code criminel 2 979,7
Vol de 5 000 $ et moins 1 888,8
Introduction par effraction 767,8
Vol de véhicules à moteur 487,2
Fraudes 283,8
Possession de biens volés 107,7
Vol de plus de 5 000 $ 52,3

Crimes de violence 951,2
Voies de fait (niveaux 1 à 3) 734,8
Vol qualifié 94,1
Agression sexuelle 7,9
Autres crimes de violence2 1,4
Autres infractions d'ordre sexuel 8,6
Tentative de meurtre 2,6
Homicide 1,9
   
Autres infractions au Code Criminel (circulation) 367,7
Conduite avec facultés affaiblies 227,9
Autres infractions aux règlements de la circulation 139,9
   
Infractions aux lois fédérales 382,8
Drogues 294,8
Autres infractions aux lois fédérales 88,1

                ii.     Les médias stéréotypent le crime et le criminel et offrent au public une réalité simplifiée qui permet d’avoir une opinion-minute sur les problèmes sociaux – dont la criminalité. Ils donnent donc effectivement au public ce qu’il veut, dans une économie de marché. Impasse majeure.

        e.     Fonctionnement fondamental des médias : passivité et conventionnalisme. Les médias d’information ne sont pas intéressés à l’enquête ou à la recherche. Noam Chomsky, ou Jacques Keable au Québec : 1) les journalistes sont engagés pour leur « compétence » à tirer de la nouvelle des événements, c’est-à-dire précisément de déformer et de stéréotyper. 2) les journalistes n’enquêtent pas : ils vont à des conférences de presse, suivent les politiciens et surveillent les services de nouvelles et les communiqués/conférences de presse. Exercice amusant :  surveillez les sources citées dans les nouvelles.

        f.      Richard Ericson Visualizing Deviance. (Visualizing deviance : a study of news organization; 1987, Richard Ericson, Patricia Baranek, Janet Chan, Toronto, UofT Press). Les médias sont des « reproducteurs d’ordre social », c’est-à-dire qu’en illustrant la déviance ils enseignent la conformité et la prévisibilité. Ils font ceci en reconstituant (visualisant) des histoires criminelles à partir de sources d’autorité (la police, surtout) — ou en donnant une impression de réalisme (de différentes façons : caméra documentaire, réalisme médical, rappel de faits divers) dans les productions de fiction (Criminal Minds, Law and Order, CSI). La source en autorité est placée dans un contexte visible où sont autorité est reconnue (profs d’université avec des livres derrière eux).

        g.     Jean-Paul Brodeur (1991), « Policer l’apparence », Revue canadienne de criminologie – Canadian Journal of Criminology, vol. 33, n°3-4, 285-332. — Les médias sont un obstacle incontournable au travail symbolique de la police sur la peur du crime. 7 aspects principaux des médias :
                 i.      la sacralité (liberté de presse couchée dans les droits fondamentaux.
                 ii.     la puissance (difficulté de critiquer sans se buter à i).
                 iii.     la légitimation (« droit de savoir » du citoyen).
                 iv.    transformation d’une demande interne (vente) en demande externe (droit du public).
                 v.     fausse expertise.
                 vi.    dénégation des bavures (corrections, errata en page 13).
                 vii.    absence de responsabilité / imputabilité (conseil de presse peu actif).

        h.     Conclusion : les médias ne trompent pas le public par exprès; il n’y a pas non plus de conspiration au sens ordinaire du terme. La situation est plus complexe. En fait les médias sont une industrie, qui doit fonctionner dans un contexte industriel. Le produit des médias c’est l’auditeur/lecteur — et non la nouvelle. La nouvelle est le moyen employé pour produire.

 

2.     Utilisation médiatique de la police et des questions relatives à la sécurité intérieure

        a.     Le divertissement et l’art ont toujours fait référence à des histoires de criminalité.
                 i.      effet « accident » (voyeurisme, fascination par notre propre fragilité : violence, blessures, mort)
                 ii.     effet « pouvoir » (identification avec l’autorité, la force légitime — surtout lorsqu’elle réussit à régler le problème, donc, à donner un pouvoir sur la réalité)
                 iii.     effet « contraste » (nous sommes si bien, par comparaison)

        b.     Les représentations fictives et réelles de la criminalité, du travail de la police et des autres acteurs de la sécurité intérieure y sont largement stéréotypées. On y voit
                 i.      le crime comme aléatoire
                 ii.     commis par des étrangers
                 iii.     inexplicable (à part par méchanceté)
                 iv.    violent
                 v.     généralement, dans un contexte manichéen
                 vi.    qui doit être solutionné par la neutralisation (généralement, la mort) du protagoniste responsable.

        c.     L’information médiatique forme une sorte d’inverse du « panopticon » :
                 i.      le grand nombre regarde l’individuel
                 ii.     alors que la surveillance du grand nombre appartient à la clandestinité, au secret, il reste un spectacle individuel du crime, que la police contrôle en contrôlant le flot des informations vers les médias (Doyle, 2006)

        d.     C’est également contraire à d’autres aspects de la « société du risque », surtout axée sur l’évaluation rationnelle des menaces et sur la gestion calculée des comportements. La nouvelle criminelle, c’est au contraire l’émotion, l’horreur, la peur, la haine, etc. (Doyle, 2006).

        e.     Cas spécifique : téléréalité (Cops). La téléréalité donne une impression de document naturel, non-altéré. Mais Cops, par exemple, tourne 50 heures de vidéo pour chaque heure diffusée. Chaque vignette est également montée et « racontée » selon les règles conventionnelles de la narration cinématographique (succession des plans, continuité audio, montage parallèle, narration et interprétation, etc.). Cette téléréalité est plus représentative des statistiques criminelles, mais choisit tout de même les cas en fonction de leur caractère divertissant (individus intoxiqués, poursuites à pied ou en auto, engueulades entre conjoints, etc.).

        f.      PROBLÈMES
                 i.      sentiment d’insécurité
                 ii.     création d’une réalité alternative
                 iii.     création d’attentes démesurées de la part du public
                 iv.    présentation d’entrepreneurs moraux qui peuvent critiquer ou pousser les institutions politiques et judiciaires, dont la police
                v.     effets multiples :
                         (1)    exagération de la gravité de certains crimes (par répétition des images
                         (2)    création de nouveaux crimes non-existants (cas de la mère « frappant » son enfant
                         (3)    tribunal médiatique : lorsque des personnes perdent leur réputation dans les médias, avant même de se retrouver en cours

 

3.     Utilisation policière des médias

        a.     Relations publiques. Conseils de policeone.com :
                 i.      Rechercher les occasions de présentation positive (dont la présentation est contrôlée par la police)
                 ii.     Inviter les médias à des « ride-alongs »
                 iii.     Avertir les médias avant les opérations assurées ou lors d’événements communautaires
                 iv.    Maintenir des bonnes relations avec les membres des médias

        b.     Aide à l’enquête : la police utilise souvent les médias pour seconder ses enquêtes
                 i.      criminels recherchés (electronic wanted poster)
                 ii.     saisies d’images enregistrées
                 iii.     demandes d’aide du public (généralement, dernière étape d’une enquête qui piétine)
        c.     Prestige organisationnel
                 i.      les événements policiers consistent à présenter une image prestigieuse et un message au sujet de la police, de sa mission, des dangers, etc. Par exemple, funérailles nationales pour les policiers : participation de policiers de plusieurs pays.
                 ii.     méga-saisies de drogues, pornographie, objets contrefaits, criminels importants (mafieux, responsables de crimes populaires [imaginez l’arrestation éventuelle du kidnappeur de Cedrika Provencher)
                 iii.     mise en valeur de nouvelles techniques d’expertise (ordinateurs, communications, services d’urgence, escouades spécialisées)

        d.     Ressources organisationnelles
                 i.      les médias sont un moyen privilégié de faire passer des messages sur les « besoins » des organisations policières. Par exemple, le besoin de budgets pour la surveillance vidéo. Pour y arriver, il faut donner aux médias des vidéos de surveillance ayant connu du « succès », c’est-à-dire ceux qui ont mené à des élucidations/arrestations.

        e.     PROBLÈMES :
                 i.      création d’attentes démesurées — la police, en moussant ses capacités, donne à croire qu’elle peut régler les problèmes criminels. Par exemple, pouvoirs données à la surveillance vidéo.
                 ii.     risque de constat public d’échec (lorsqu’une affaire n’aboutit pas, ou pas assez rapidement)
                 iii.     Backfire : les médias, assoiffés d’histoires policières, peuvent également faire leurs choux gras de bavures, abus, corruption policières (un des cas le plus évident reste celui de Rodney King; au Canada, nous avons Maher Arar, qui a causé un scandale ayant fait perdre son poste au Commissaire de la GRC (Giuliano Zaccardelli).