Qu’est-ce que le « maintien de l’ordre » ?
1. Historique
a. la police de Peel visait à maintenir l’ordre dans Londres du début du
19e siècle. À cette époque Londres était bien différente d’aujourd’hui;
on finissait de démolir les « rookeries », les émeutes étaient monnaie
courante, l’industrialisation rapide avait créé des masses de
travailleurs en surplus. Ceci soulève la question de savoir à partir de
quand une société est-elle ordonnée ?
b. il reste bien sûr toujours des instances d’émeutes et de
manifestations politiques ou autres (coupe Stanley, Jackass, Guns
and Roses). Ces événements sont tout de même assez rares (au
Canada, on s’entend).
c. l’ordre est fortement lié au concept de qualité de vie des citoyens. La
paix, la sécurité, la prévisibilité et même l’esthétique de
l’environnement font partie de cet ordre.
d. L’« ordre » veut aussi dire, l’ordre moral. Le contrôle du
vagabondage, de la mendicité, de la prostitution, de l’homosexualité,
de la consommation d’alcool et d’autres conduites moralement
répréhensibles fut assez tôt confié à la police des rues — puisque
dans la ville anonyme le contrôle social informel ne remplissait plus
cette fonction efficacement. En sociologie on appelle ces activités
« régulation morale ».
2. Fondements
a. la qualité de vie du citoyen nécessite des espaces publics ordonnés,
où on fait disparaître les conduites inopportunes.
b. un quartier délabré donne des signes de criminalisation aux
observateurs. La police doit se charger de modifier, de contrôler ses
signes ou symboles. Dans un quartier commercial de Vancouver la
police et des firmes de sécurité privée sont chargées de faire
disparaître toute trace de comportement anti-consommation (jeunes
traîneux, personnes oisives, itinérants, voitures décrépites, etc.).
c. les désordres sont un facteur important de délabrement urbain.
d. De plus, un environnement d’apparence désorganisé favorise une
désorganisation additionnelle. Comme la qualité de vie diminue, les
citoyens sont de plus en plus aliénés face à leur environnement. Ils
ont une impression de déclin.
e. donc, le désordre agit de façon différente sur différents groupes de
citoyens (Harcourt, 2001) :
i. encourage certains à commettre plus de crimes
ii. encourage d’autres à avoir peur et/ou à partir du quartier.
f. les taggueurs et dealers d’aujourd’hui sont les tueurs de demain.
g. l’être humain est fondamentalement à la fois impulsif et calculateur,
et la menace de sanction est le seul moyen de contrôler son
comportement (pour certains ceci s’applique seulement aux
« classes dangereuses », la majorité morale se conduisant bien par
simple conviction).
h. Ainsi, s’attaquer au désordre est une forme de prévention.
i. ils y a deux formes de désordre :
i. physique : lié à l’apparence des constructions, trottoirs, rues,
terrains vagues, parcs, etc.
ii. comportemental : lié au comportement et à l’apparence des
individus. Les incivilités deviennent un problème important de
désordre apparent à travers des conduites hors normes telles
que de s’attrouper, uriner sur le trottoir, consomme de l’alcool
ou des drogues, etc.
j. il y a deux types de standard d’ordre/désordre, mais il n’y a pas
d’ordre ou de désordre objectifs.
i. le concept de désordre (et d’ordre) est fondé en grande partie
sur le visiblement anormal, ce qui n’est pas à sa place.
ii. le désordre peut également être défini moralement et supporté
par des lois et règlements.
Tableau : exemples de désordres selon leur forme et le moyen de les identifier
identification |
formes de désordre |
physique |
comportemental |
visiblement anormal |
vitres cassées |
attroupement de
jeunes |
illégal |
ordures laissées dans
la rue |
consommation d’alcool
ou de drogues |
3. Logique des « vitres cassées » (Broken Windows — Wilson et Kelling,
1982). L’article est souvent donné comme la « bible » de la police de
l’ordre. En fait, c’est une courte réflexion fondée sur des anecdotes et un
ensemble non-examiné de suppositions sur la nature humaine et la
rationalité individuelle.
a. Wilson et Kelling prennent un exemple, celui de la voiture
abandonnée. Une voiture normale laissée plusieurs jours reste en
bon état. Si on lui casse une vitre, en quelques heures elle est
complètement démolie. Conclusion : l’abandon visible a une
signification pour les spectateurs, qui jugent que tout leur est permis.
b. Selon les auteurs, on peut constater une génétique de la
criminalisation d’un quartier :
i. premièrement, quelques signes (au sens de symbole) de
désordre ou d’incurie apparaissent, par exemple, des vitres
cassées
ii. ceci signifie, donne un message
(1) d’impuissance aux résidents
(2) de démobilisation/désorganisation du quartier aux
délinquants
(3) les résidents battent en retraire des lieux publics, se
barricadent chez eux.
iii. ainsi, les délinquants prennent le contrôle des lieux publics (il
y a moins de témoins)
iv. des résidents déménagent du quartier, devenu invivable
v. les éléments délinquants y emménagent, puisqu’ils peuvent y
opérer en toute quiétude
vi. le quartier devient hautement criminalisé.
vii. le crime augmente le sentiment d’insécurité, les résidents se
barricadent encore plus, etc.
c. présuppositions du modèle
i. différentiation entre les résidants et les outsiders
ii. signification des symboles
iii. engrenage des symboles
iv. disparition d’autres variables
(1) relations entre résidents (Sampson et Raudenbush)
(2) variables socio-économiques escamotées
4. Mais le maintien de l’ordre peut facilement s’étendre beaucoup plus loin
que ne l’entend l’approche des vitres cassées
a. Le maintien de l’ordre, comme style policier, est aussi connu sous le
vocable de police intensive. C’est la police de la tolérance zéro, qui
s’attaque aux moindres désordres, en partie
b. à cause de la pente savonneuse de la logique des vitres cassées
(petit mène toujours à grand)
c. mais aussi simplement à cause de la conviction que le désordre est
en lui-même problématique pour la « qualité de vie » des citoyens
(élément subjectif et plolitique)
d. et enfin parce que les auteurs des désordres sont souvent des
délinquants qui méritent d’être arrêtés aussi pour d’autres raisons,
ce qui lui donne une apparence d’efficacité.
e. Stratégies employées
i. tout d’abord, il faut disposer des lois et règlements nécessaires.
Par exemple, la municipalité doit se doter de lois anti-vagabondage, anti-laveurs de pare-brise (squeegee kids), anti-mendiants, anti-chiens et des couvre-feu ajustés (aux endroits
et/ou aux personnes).
ii. au RU la police a le droit d’émettre des « ordres de conduites
antisociale (antisocial behaviour orders, ABO) pour
empêcher toutes sortes de conduites jugées agaçantes (un
vieux bourru s’est fait ordonner d’arrêter d’être sarcastique
envers ses voisins, par exemple).
iii. il faut éviter la décriminalisation de conduites comme la
prostitution ou la consommation de drogues.
iv. surveillance massive
v. augmentation des ressources humaines et affectation à la
patrouille en voiture, à pied ou avec d’autres véhicules.
vi. augmentation de l’utilisation de technologies de surveillance,
surtout vidéosurveillance.
vii. important : la surveillance doit absolument être accompagnée
d’interventions immédiates.
viii. utilisation du pouvoir de fouiller et de contrôler dans tous les
cas de délits mineurs, même sans arrestation formelle ou
citation à comparaître.
ix. tolérance zéro (écoles, transports en commun, parcs, lieux
publics divers). En principe le policier doit déceler et agir dans toutes les circonstances où il observe un désordre. Il doit, en
ordre croissant, i. éduquer/informer, ii. avertir, iii. sanctionner
informellement (évincer), iv. arrêter en dernier recours.
x. Dans certains cas des arrestations systématiques pour des
délits mineurs sont utilisées pour justifier des fouilles et saisies
(la ville de New York a été poursuivie pour des milliers de
fouilles à nu suivant des arrestations pour vagabondage ou ne
pas avoir payé un passage dans le métro).
xi. maximisation de l’efficacité des ressources :
(1) forte utilisation de l’analyse spatiale :
(a) identification de points chauds
(b) évaluation de la performance
(c) redéploiement en fonction des besoins immédiats
(d) utilisation du profilage, qui permet d’identifier les
personnes et endroits méritant une attention
particulière au lieu de surveiller l’ensemble du
territoire et des citoyens :
(i) profilage ethnique (qu’on appelle maintenant
« profilage des délinquants » « offender
profiling »)
(ii) profilage du comportement
5. Exemple : New York, 1990-2000
a. NY avant 1993
i. Jusqu’en 1991, les statistiques de criminalité de NY sont,
comme partout ailleurs, à la hausse.
ii. en 1992 le maire démocrate David Dinkins met sur pied le
programme « safe streets, safe city » et engage 2 000
nouveaux agents de police (le total passe de 27 000 à 29 000).
iii. le NYPD fait environ 130 000 arrestations par année pour des
infractions sommaires (misdemeanors).
b. « Quality-of-life initiative ».
i. commence en 1993, après que le nouveau maire républicain
Rudolph Giuliani engage William Bratton comme chef de police.
ii. L’idée de Giuliani et de Bratton est de mettre en pratique
certaines conclusions de l’article de Kelling et de Wilson, Les
vitres cassées. (Bratton est maintenant chef de police de Los
Angeles; Giuliani a fondé une firme de consultation sur la
police, Giuliani Partners — www.giulianipartners.com).
iii. augmentation du nombre d’agents de police à 40 000,
intégration de la police du métro. NY a la plus haute
concentration d’agents de police par habitant des ÉU.
iv. les arrestations pour infractions sommaires montent à 225 000
en 2000 (hausse de 75 %). 50 % des personnes arrêtées sont
des hommes noirs (qui font 12 % de la population de NY).
Cette politique permet également de vérifier le statut de toutes
les personnes suspectes (et d’arrêter celles qui violent leur
probation, sont recherchées, etc. John Royster, qui avait tué et
attaqué plusieurs personnes, fut arrêté après qu’on ait vérifié
ses empreintes digitales pour avoir sauté par-dessus un
tourniquet du métro).
v. création du Street Crime Unit, 435 agents qui interpellent et
fouillent les passants (environ 40 000 par année).
vi. création du « CompStat », de Computer Statistics. Il s’agit de
la collecte et de l’analyse des statistiques de la criminalité pour
chaque burrough et chaque precinct de la ville, mais également
rue par rue sur un logiciel de géomatique appelé MapInfo
(http://mapinfo.com/).
(1) CompStat permet la comparaison des performances de
chaque chef de district (precinct). Chaque chef est
mesuré selon son taux de criminalité, son utilisation du
personnel, les accidents au travail, l’utilisation des
véhicules, le taux d’absentéisme du personnel, etc. (Voir : www.nyc.gov/html/nypd/html/phone.html).
(2) le meeting CompStat sert de contrôle/surveillance des
commandants de districts, à qui on demande de justifier
ce qui se passe chez eux.
(3) CompStat permet également l’affectation de patrouilleurs
dans les « zones chaudes », en temps réel.
vii. Résultats : baisse de 70 % des homicides, disparition des
prostituées, des mendiants, des squeegees et des itinérants.
viii. Évaluation:
(1) en fait, la plupart des villes étatsuniennes ont vécu des
baisses de criminalité relativement importantes entre 1990
et 2000. Quelques facteurs :
(a) baisse du nombre de jeunes hommes
(b) consommation de drogue : baisse du crack,
augmentation de l’héroïne
(c) conditions économiques favorables, baisse du
chômage
(2) par ailleurs, les plus grandes baisses de criminalité ne se
sont pas produites dans les quartiers chauds, mais bien
dans ceux où la criminalité était déjà moins
problématique.
(3) la baisse du crime grave (homicide) n’est pas la
conséquence directe du contrôle du désordre, comme le
voudrait la théorie des vitres cassées — en fait des
stratégies comme le « stop and frisk » ont retiré de
grandes quantités d’armes à feu illégales de la circulation.
(4) La police intensive a créé plusieurs problèmes de
relations avec les citoyens (dont les 50 000 qui ont
poursuivi la ville pour 50 millions USD en 2002) et avec
des groupes minoritaires. |