Qu’est-ce que l’« application de la loi » ?
1. Les mythes entourant la police sont davantage axés sur les fonctions
d’« application de la loi » ou de la « lutte à la criminalité »
a. beaucoup de policiers décrivent leur travail comme « courir après des
bandits ».
b. Scénario de fiction typique montre le policier comme chevalier de la lutte
anti-crime. Ce but est souvent montré comme si important que le bris des
règles, ou le viol d’autres lois moins importantes que celles qu’a enfreint
le suspect est considéré comme acceptable, sinon désirable.
2. Historique du modèle : le modèle légal et le modèle professionnel
a. À l’origine, la police de Peel, par exemple, était surtout destinée au
contrôle des désordres par la visibilité.
b. Le modèle courant d’application de la loi a pris racine dans l’ère
réformiste/légaliste des années 1930 à 1980.
3. Fondements :
a. le policier est un expert dans la détection et la répression des crimes
b. le crime est une donnée objective facilement reconnaissable
c. le système pénal est le meilleur moyen de contrôler la criminalité
d. le citoyen respectable ne commet pas de crimes, et doit être protégé
contre les éléments criminels.
e. ces éléments criminels sont incorrigibles et différenciés. La prévention
passe par leur arrestation. Donc, on peut utiliser des méthodes d’instigation et aller à la pêche pour attraper les mauvais citoyens et en
débarrasser la société.
f. en principe, l’accent est mis sur le crime grave — en pratique, même des
crimes de peu de gravité peuvent être considérés comme porte d’entrée
à des conduites plus dangereuses.
g. le but de l’organisation policière est donc de maximiser les arrestations — éventuellement, seulement les « bons » citoyens resteront en liberté.
4. Stratégies principales :
a. gendarmerie :
i. patrouille préventive agressive (axée sur la surveillance du territoire)
ii. maximisation de la vitesse de réponse
iii. utilisation maximale des services paramilitaires (SWAT)
iv. peut mener à une militarisation de la police
b. enquêtes :
i. infiltration (agents clandestins, informateurs, délateurs)
ii. écoute électronique
iii. surveillance
c. utilisation maximale des technologies de pointe (véhicules, surveillance,
armes non-létales, renseignement)
Efficacité et procédure (crime control v. due process)
1. Herbert Packer avait fait une distinction, en 1964, entre deux philosophies
policières.
a. la première est celle du « crime control », qu’on pourrait traduire par
« efficacité anti-crime ». Ici, les buts priment entièrement sur les
moyens, c’est-à-dire qu’on vise premièrement à combattre le crime, sans
s’attarder trop longtemps sur les moyens (ex., « ways and means act », ou
« loi du faut ce qu’il faut »).
i. l’efficacité se mesure au nombre d’arrestations et au taux de résolution (affaires envoyées au SPG).
ii. ces mesures mathématiques de la productivité policière permettent des
comparaisons entre les agents et entre les services/municipalités.
iii. par contre, elles permettent également de mesurer les techniques
policières utilisées — ce qui constitue une épine dans le pied de
cette approche, puisque dans la plupart des cas les techniques n’ont
que peu d’effet sur les variables.
b. la seconde est celle du « due process », ou en français, du « respect de
la procédure criminelle ». Il s’agit de donner aux moyens employés la
même importance que celle donnée aux buts. Pourquoi? Parce qu’en
violant les règles de procédure, on cause des problèmes plus tard, quand
la preuve accumulée est rejetée par le juge.
i. la plus importante source de règles de procédure est la Charte
canadienne des droits et libertés du citoyen.
Types d’enquêtes
1. En
premier lieu, il faut distinguer instigation (cas où le crime particulier dont
la personne est accusée n’aurait pu avoir lieu sans action policière)
et l’investigation.
2. Selon le texte de Brodeur (2007), les enquêtes se divisent en trois grands
types :
a. l’enquête
criminelle conventionnelle
i. visant à identifier
le(s) responsable(s)
ii. visant à localiser
le(s) responsable(s) identifié
iii. visant à compléter le dossier, « administration de la preuve »
b. l’enquête de concentration, sorte de méta-enquête rassemblant les
résultats d’enquêtes précédentes
c. l’enquête préventive, qui porte sur des personnes suspectées de préparer
des actes criminels (typique des services de sécurité nationale)
1. L’enquête
criminelle comme activité correspondant le mieux au
modèle de l’application de la loi. Nous l’avons
déjà vu, en fin de compte l’activité réelle
des policiers patrouilleurs dépasse de beaucoup l’application
de la loi —
en fait, dans l’ensemble les ressources sont surtout distribuées
ailleurs (ordre, services) et les policiers en tenue passent moins
de 15 % de leur temps à des activités d’application
de la loi. Cependant, au niveau de l’enquête criminelle
il existe tout de même une assez grande conformité
au modèle : une large portion du travail de l’enquêteur
consiste effectivement à appliquer le droit criminel.
a. Différentes
sortes d’enquêtes :
i. l’enquête
proactive (instigation) : surveillance de sujets d’intérêt,
ou après une délation; achat contrôlé;
agent double.
ii. investigations
classiques :
(1) identité (rarement
couronnée de succès)
(2) localisation
(3) administration
de la preuve
iii. enquête
de concentration (méta-enquête)
iv. enquête
préventive (surtout, sécurité)
v. rafles,
filets, opérations « coup-de-poing »
vi. incrimination
(on part d’un suspect et on trouve quelque chose
à lui reprocher; voir McGuire, 2003 : 373-4). Quand un crime est
commis, on va trouver les suspects habituels.
b. Différentes
sortes de résolution :
i. le
suspect est toujours sur les lieux ou a commis le crime chez
lui
ii. le
suspect est connu de la victime ou des témoins
iii. le
suspect est reconnu par la victime ou des témoins dans
une parade de photos
iv. le
suspect se rend lui-même ou avoue ce crime avec d’autres
lors d’une arrestation subséquente.
v. le
suspect a laissé des indices d’identification
directe (papiers, objets, sobriquet)
c. différentes
sortes d’escouades :
i. l’enquête
généraliste
ii. l’enquête
spécifique (SPVM: fraudes, stupéfiants, agressions
sexuelles, crime organisé, crimes majeurs).
iii. l’enquête
ad hoc (carcajou / ERM, cisaille, etc.)
d. Le mimétisme face à l’objet
visé par l’activité policière (v.
tableau suivant). S’applique surtout aux enquêtes
spécialisées, de type escouade ad hoc. Dans ces
cas les enquêteurs sont en entier dirigés vers
un objet précis et un certain synchronisme s’installe
entre eux et leur objet perpétuel.
2. Mythologie
de l’enquête :
a. Les
crimes sur lesquels on enquête sont graves — en
fait, l’immense majorité des crimes enquêtés
sont de gravité relativement faible. Il ne faut pas
oublier qu’il y a moins d’un meurtre par semaine à
Montréal, et 500 enquêteurs au SPVM.
i. de
plus, plus de la moitié des crimes graves signalés
font l’objet d’enquêtes « pro
forma » seulement.
b. l’enquête
est une activité purement réactive — dans
bien des cas les policiers utilisent l’instigation pour
se saisir d’un suspect.
i. l’enquête
consiste à faire collecte d’indices afin de résoudre
un crime — dans la plupart des cas la solution au crime
(qui l’a perpétré) est immédiatement évidente :
le suspect est toujours là, ou sa victime le nomme,
ou des témoins le connaissent, ou le crime a eu lieu
chez lui, il vient se livrer, etc. LE facteur
décisif est le témoignage de la victime.
c. l’enquêteur
fait une utilisation intensive de la technologie — en
général, la technologie (luminol, parade électronique
[forcefield], ADN, rapport du médecin légiste,
empreintes digitales, etc.) est utilisée pour former
la preuve.
d. l’enquête
suit un événement clairement identifiable — beaucoup
d’enquêtes ont pour point de départ un individu
suspect, et non un crime (ex.: dealers).
e. on
peut organiser les enquêtes de manière plus efficace.
En fait, l’affectation du personnel, la charge de travail,
la méthode d’enquête n’a aucun effet
sur le taux de résolution.
3. La
différence entre « savoir » et « pouvoir
prouver »
a. est
absolument cruciale ici. Dans la plupart des cas, l’enquêteur sait déjà qui
a commis le crime. Reste à le prouver, ce qui a un certain
nombre de conséquences :
i. l’enquêteur ne
cherche pas la vérité — il
cherche à lier le suspect à un acte pouvant être
décrit comme un crime sous le CCC.
ii. l’enquêteur
peut souffrir de « vision en tunnel »,
c’est-à-dire qu’il interprète systématiquement
tous les faits en fonction de ce qu’il veut prouver et
oublie les faits qui pourraient disculper le suspect (Rapport
Bellemare, p. 85; voir aussi le film The Thin Blue Line).
Ceci est aggravé par les demandes de performance, surtout
dans les cas médiatisés.
iii. si
l’enquêteur ne sait pas qui a commis le
crime dans les 24 heures,
les chances qu’il le découvre par la suite sont
presque nulles (à moins qu’un nouveau témoin
se révèle à lui ou que le coupable vienne
confesser, ce qui n’est tout de même pas rare).
Ceci, justement parce que « découvrir la
vérité » est pratiquement impossible
(où doit-on regarder?) — ce qui est faisable,
c’est de poursuivre et d’élaborer sur une
chose qu’on sait déjà.
b. C’est
la raison pour laquelle dans l’ensemble le travail du
policier consiste non pas à résoudre une affaire
mais surtout à assembler
les preuves nécessaires au SPG.
i. Savoir,
c’est connaître : le suspect (identification
et antécédents), les circonstances du crime (lieu(x),
durée, autres personnes présentes, etc.), les
motifs. Le savoir organise l’enquête, mais en lui-même
est insuffisant pour accuser.
ii. Ce
qu’il faut prouver : qu’un crime a été commis;
relation de la victime et du suspect; déplacements du
suspect; motifs du suspect; volonté du suspect d’effectivement
commettre l’acte (mens rea); méthodologie
de l’acte; possession des objets volés et/ou de
l’arme; identité du suspect; etc.
iii. preuves
typiques : témoignages, empreintes digitales, papiers,
objets liés au crime (items volés, arme), écoute électronique,
surveillance physique. Les preuves sont des éléments
du narratif de l’affaire qui ont été recueillis,
analysés, conservés et présentés
selon les règles établies dans le Code.
iv. la
meilleure preuve : l’admission de culpabilité.
Aussi, des techniques d’entrevues « maximales » ont été développées
dans les dernières années (la plus célèbre
est la technique dite
« de Reid »). Aussi, utilisation coercitive du détecteur
de mensonges.
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