A. Tendances
des 25 dernières années en termes de sécurité intérieure
i. La crise économique et
l’arrivée de gouvernements conservateurs au pouvoir
(ÉU, RU, Canada) au début des années 1980
marque la fin des dépenses gouvernementales élevées
et des déficits accumulés, ainsi que la remise
en question de l’État
providence (welfare state).
(1) Désinvestissement
de l’État de plusieurs sphères d’activités,
discours du choix et commercialisation des services.
(2) Les
budgets policiers diminuent et on demande de faire plus avec moins.
(3) Cette
période coïncide d’ailleurs avec une certaine
montée de la perspective « loi et l’ordre » (law
and order), qui prône une approche plus proactive et
moins tolérante de la criminalité.
(4) Les
années 1980 se trouvent à l’apex d’une
montée constante de la criminalité depuis les années
1960.
(5) Cette
montée de la criminalité s’accompagne de la
découverte d’un nouveau sujet d’étude :
la peur du crime, ou insécurité.
ii. La
mode de rationalisation des
entreprises (downsizing) tend à
pousser les administrateurs à dissoudre leurs services connexes,
tels la sécurité, et à les offrir, à contrat, à des
commissionnaires plus ou moins indépendants. C’est
d’ailleurs à partir de 1980 qu’on observe une augmentation
sensible des effectifs de la sécurité privée, ceux-ci
dépassant au cours de cette décennie ceux de la police
publique.
iii. 1985–1990 :
Apparition du modèle de la police
communautaire au Canada et au Québec. La GRC considère
l’implantation de programmes de police communautaire à partir
de 1981, mais ces programmes ne deviennent réalité que
quelques années plus tard. La SQ s’intéresse
au modèle depuis 1990. L’ex-SPCUM s’était
engagé, au milieu des années 1980, à une réforme
importante de son organisation, visant à favoriser la multiplication
de points de services (mini-postes ; on fait marche arrière
depuis quelques années). Il y a un monde entre le discours
de la police communautaire et l’application concrète
du modèle, qui s’avère la plupart du temps
beaucoup plus complexe que prévu, avec des résultats
en général sensiblement moins spectaculaires qu’escompté
(il en sera question au cours 9)..
iv. Pourtant,
la perspective perdure et plusieurs de ses principes sont intégrés
au niveau des missions, des stratégies et des tactiques
de la plupart des corps de police du Québec. Quelques éléments
du modèle sont particulièrement importants dans une étude
de la sécurité privée :
(1) Les partenariats :
la police doit forger des alliances stratégiques avec les
autres instances pouvant apporter une aide dans le maintien de
l’ordre. Ceci inclue bien sûr toutes les formes de
sécurité privée.
(2) Le
citoyen responsabilisé :
s’il est clair que le citoyen doit participer à sa
propre sécurité, la forme exacte de cette participation
est moins précise. Elle peut inclure un certain nombre de
services de sécurité, à commencer par une
meilleure serrure et un système d’alarme.
(3) Le
concept de désordre :
le policier devient un agent de règlement des problèmes.
Ceci inclue toutes sortes de choses qui ont peu à voir avec
le Code criminel, comme les déchets excessifs, le délabrement,
etc. C’est ce qu’on a appelé la « police
de la fenêtre brisée » (broken
windows policing). L’idée est qu’un environnement
d’apparence désorganisée favorise la délinquance
— et donc qu’il faut voir à contrôler
cette apparence. Or, ceci déborde carrément dans
le domaine privé.
(4) La prévention :
dans le document du ministère du Solliciteur général
du Canada, Police-défi 2000 (SGC, 1990), la prévention
est jugée être la priorité indiscutable de
toute forme de police communautaire. À ce sujet, les
auteurs recommandent que les services de police prennent exemple
sur les services de sécurité
privée.
(5) La professionnalisation de
la police a deux conséquences : 1) malgré les
budgets diminuant, les ressources humaines coûteront plus
cher; 2) les policiers, mieux formés, sont moins intéressés
que jamais à faire du gardiennage.
v. La
conjonction de tous ces facteurs forme un contexte propice à
l’augmentation sensible de l’appel à l’industrie
privée.
B. Conceptualisation
contemporaine : la sécurité intérieure
comme concept englobant : la « gouvernance de la
sécurité »
(Ch.
3, Dupont).
i. La
gouvernance : ensemble des activités visant à déterminer,
réguler, encadrer et produire un objet. Dans le cas de la
sécurité, ces activités proviennent de multiples
acteurs.
(1) l’ÉTAT
(ceci inclue tous les niveaux de gouvernement) :
responsable traditionnel de la sécurité extérieure
et intérieure. Responsable des lois, dont le code criminel.
(a) Décrit
comme Weber comme détenant le monopole de la force légitime.
Aujourd’hui : tendance vers un rôle de coordination
plutôt que de production de sécurité (rame
moins et se contente de tenir le gouvernail).
(b) par
contre, les agents de l’État qui sont chargés
de la production (surtout les policiers) tentent de protéger
et/ou de rétablir leur monopole du maintien de l’ordre.
(2) le
marché : expansion de la logique commerciale
au domaine de la sécurité
(a) les
services de police (comme d’autres institutions gouvernementales)
adoptent le langage des corporations (clients, rationalisation,
missions, objectifs, etc.)
(b) création
d’un marché de la sécurité au niveau
des services et des technologies
(3) les
réseaux : connexions entre les entités
membres d’une collectivité (individus, groupes communautaires,
entreprises, gouvernements), visant la production de la sécurité.
C. La « police
privée »
i. Situation
actuelle : la sécurité privée au Canada
est une industrie en expansion. Après une véritable
explosion dans les années 1970, cette expansion est maintenant
moins forte mais perdure. Ceci a entraîné une
perte du monopole du maintien de l’ordre que détient
la police.
ii. Faits
(1) Les
effectifs de la sécurité privée sont difficiles à calculer.
Par exemple, la loi du Québec oblige les employés
d’agences
à se procurer un permis, mais pas les employés « maison »
affectés à la sécurité interne. Les
données incluent rarement les portiers (« bouncers »),
les autres types d’enquêteurs (crédit, assurances,
avocats, etc.). En général, on estime qu’il
y a quelque 85 000 personnes, dont 25 000 au Québec,
qui détiennent des permis d’agent de sécurité (sans
distinction relative aux activités réelles). À ceci,
il faut ajouter au moins le même nombre d’agents de
sécurité interne, pour un total d’au moins
170 000 personnes (60 000 au QC). Notons qu’il
y a environ 55 000 policiers au Canada.
(2) Présentement
le moteur de l’industrie privée est la production,
l’installation et l’achat de technologies de surveillance
(surtout, alarmes et surveillance vidéo). Les dépenses
en ressources humaines sont stagnantes.
(3) Les
revenus des agences au Canada dépassent les 2,5 milliards
$. Cependant, les marges de profits sont très minces (2 à 3 %),
ce qui favorise les faillites et les fusions. Le marché se
restreint de plus en plus à quelques multinationales (Securitas,
[www.securitas.ca]
par exemple, est le résultat de la fusion de Pinkerton’s
et de Burn’s, plus grande au monde. Garda s’est lancée
depuis quelques années dans une suite d’acquisitions
internationales).
(4) Le
plus gros client des agences privées est le gouvernement (à différents
paliers, municipal, provincial, fédéral).
(5) Les
activités des agences sont extrêmement variées
et surtout, incluent des activités typiquement réservées
aux policiers, telles que la patrouille, l’enquête
(surtout sur les crimes économiques), la réponse
aux appels des citoyens (exemple : les services de « sécurité publique » des
anciennes municipalités, maintenant arrondissements; à
Outremont les citoyens appellent leur sécurité publique
avant la police...).
(6) Les
pouvoirs des agents sont complexes. En théorie, ils n’ont
aucun pouvoir de plus que le citoyen ordinaire, contrairement
à l’agent de la paix (le policier), qui lui peut arrêter
sous suspicion, fouiller, etc. Cependant, l’agent de sécurité,
sur les lieux qu’il patrouille, dispose des pouvoirs du
propriétaire, ce qui dans certains cas est davantage de
pouvoir que le policier, qui lui est limité par la Charte
des droits.
(a) les
agences et agents de sécurité privée jouent
beaucoup sur l’uniforme et l’équipement pour
imiter l’apparence de l’agent de la paix
(7) Les
lieux où les agents travaillent sont également de
nature floue. Beaucoup travaillent dans des lieux entièrement
privés et fermés au public, comme des chantiers,
industries, etc. Mais une majorité travaillent dans des lieux
privés ouverts au public, ou ce que Shearing et Stenning
ont appelé des propriétés
privées de masse — des centres commerciaux,
le
« Montréal souterrain » — ou
on invite fortement, à grands renforts de publicité,
les citoyens à entrer. Ce sont des endroits hybrides, où le
droit est encore à défricher.
(8) Ces
endroits sont également les laboratoires
expérimentaux de nouvelles technologies. C’est
là que sont testées les caméras, systèmes
de reconnaissance, etc., parce que le public trouve normal, acceptable
que le propriétaire des lieux les surveille. Et s’il
y a une erreur, elle ne porte pas nécessairement à conséquence
criminelle. Une fois le public habitué, on transfère
plus facilement ces technologies à la voie publique.
iii. Types
de sécurité privée :
(1) agences à contrat
(enquêtes, gardiennage, expertise)
(2) sécurité interne
(3) autres
(portiers, concierges, employés dont les tâches sont
partiellement liées à la sécurité,
ex. caissières)
iv. Mode
de fonctionnement
(1) Cela
dit, notez que la logique de base de la sécurité privée
est la prévention des pertes
matérielles (loss prevention). C’est
une logique instrumentale comptable. La réduction de la
criminalité au sens conventionnel ne fait pas partie des
responsabilités ni donc des objectifs de l’entreprise
privée.
(2) La
sécurité privée conçoit la sécurité comme
un bien commercialisable. C’est donc le payeur qui détermine
la forme/quantité/le style de sécurité qu’il
désire. La sécurité de ceux qui ne paient
pas est accessoire (mais pas ignorée, nuance; ex., centre
commercial).
(3) la
sécurité se fait essentiellement par la prévention,
par la surveillance ou le « durcissement » des
cibles. La sécurité
privée est presque entièrement proactive.
(4) les
relations avec la police sont changeantes, mais tombent en général
dans 3 grands types :
(a) complémentarité :
les travaux effectués par la police et par la sécurité privée
se complètent; la sécurité privée remplit
un créneau auquel la police ne s’intéresse
pas, ou elle n’a pas les effectifs ou ressources nécessaires
pour s’en charger.
(b) compétition :
l’entreprise privée tente de s’accaparer certaines
fonctions traditionnelles de la police (ex., patrouille), résultat
une confusion pour le citoyen et une perte d’efficacité.
(c) isolation
ou parallélisme : les deux types d’organisation
opèrent dans des sphères indépendantes et
entrent peu en contact.
v. Cadre
législatif au Québec
(1) remplacement
de la Loi sur les agences d'investigation ou de sécurité (1962)
par la nouvelle Loi sur la sécurité privée
(2006)
(a) création
de types d’emplois en sécurité, avec
l’expertise (« service-conseil » au
sommet de l’échelle
(b) obligation
de recevoir une formation correspondant au type d’emploi
occupé
(c) intégration
des employés d’entités internes, s’il
s’agit de leur « activité principale » au
sein de l’entreprise
(d) création
d’un Bureau de la sécurité privée |