NOUVELLES / NEWS
   
Ceci est mon journal (blogue) sur les événements ayant rapport avec la criminologie, le crime, le contrôle du crime, la technologie, la surveillance et le terrorisme ayant retenu mon attention. Notez qu'il s'agit de mes réactions immédiates à certains faits, et non mon analyse en tant qu'expert (pour des analyses, voir ici et ici).
   
This is my blog on events concerning criminology, crime, crime control, technology, surveillance and terrorism. Warning: below are my immediate reactions to random events I found interesting. For expert analysis see here and here.
   

Voyez également
     1) Cybercriminalité et sécurité
     2) Lux ex Umbra
     3) Cryptome
     4) Michael Geist
     5) Benoît Gagnon

Ainsi que les nouvelles ERTA (terrorisme et antiterrorisme)

   
   
   
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Stéphane Leman-Langlois
 
 
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28.06.2006 JUIN 2006
  Lancement du projet, Technocrime.
   
27.06.2006 BIG BROTHER ÉTOURDI, PRISE 222
 

Un des organismes de renseignement les plus secrets du Canada est le Centre de la sécurité des télécommunications (CST), sous l'égide du ministère de la Défense (c'est donc un organisme militaire). Il a trois fonctions principales. Premièrement, il participe à rendre les systèmes informatiques du gouvernement aussi sécuritaires que possible en évaluant de nouveaux produits (logiciels et quincaillerie). Deuxièmement, le CST est l’agence de pointe de décryptage du renseignement militaire. Enfin, le CST est également une immense oreille interceptant les télécommunications du monde entier, dont celles des Canadiens.

Intercepter les communications de l’ennemi a toujours été une des meilleures manières d’assurer la défense d’un espace ou de préparer une attaque. Dans la société contemporaine, cette réalité est transformée par deux facteurs fondamentaux : l’explosion du secteur des télécommunications, en particulier la téléphonie cellulaire et les TIC ; la diffusion des ennemis de l’État dans la population générale. Je ne commenterai pas sur la première, qui semble déjà évidente. La seconde est d’un intérêt particulier.

À l’origine, le CST — en conjonction avec d’autres organismes similaire aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie, le fameux accord « UKUSA » de 1947 — visait à nous défendre contre le Bloc soviétique, surtout contre une attaque rangée nucléaire ou conventionnelle et, de manière secondaire, contre les espions du KGB au travail sur notre territoire. Aujourd’hui la menace identifiée est le terrorisme. Or, bien qu’on tente souvent de rationaliser, d’unifier la menace sous la bannière « al-Qaïda », en réalité les terroristes (et surtout les « proto-terroristes », ceux qui considèrent un jour nous terroriser) sont des individus relativement autonomes et surtout, délocalisés (contrairement à un État, ils n'ont pas de provenance officielle identifiable) et hétéroclites (chaque terroriste a ses rationnels, objectifs et stratégies bien à lui). Pour les saisir, il faut lancer des filets larges, et aux mailles les plus fines possibles. Rien en commun avec la bonne vieille surveillance du personnel des ambassades.

Le premier problème du CST, comme des autres agences du genre, est que de tels filets produisent une connaissance infinitésimale, mais indifférenciée : on sait tout, mais on ne sait pas où trouver une information spécifique. Après coup, on peut regarder en arrière et dire, oui, nous avions l’information qui aurait pu nous aider à prévenir telle ou telle chose, mais c’était la presque proverbiale aiguille dans un tas d’aiguilles. Cette difficulté est très répandue dans les organismes hautement technologiques qui s’appuient sur le traitement d’une information automatisée et centralisée (SIGINT) — malheureusement, la technologie est à la mode, et les techniques plus éprouvées de cueillette de renseignement directement auprès de sources humaines (HUMINT) sont en perte de vitesse.

Le second, et c’est ce qui a provoqué cette entrée dans mon blogue, c’est qu’en ratissant aussi large on s’attaque à la vie privée de tous les citoyens. À l’origine le CST devait porter son attention sur les communications étrangères seulement, ce qui est compatible avec la division civile-militaire classique : les organisations militaires ne doivent pas opérer en sol national sauf dans les cas d’urgence.

En principe le CST est sous la surveillance du Bureau du commissaire du Centre de la sécurité des télécommunications (BCCST). Seulement, cette surveillance semble de plus en plus symbolique. Antonio Lamer, ex-juge de la Cour suprême du Canada, dirige cet organisme depuis 2003, pour un mandat de trois ans qui finissait ce 19 juin dernier. Dans son dernier rapport annuel il note que depuis la Loi antiterroriste, qui comportait une section (inaperçue et non-discutée par les parlementaires, soit dit en passant) habilitant officiellement le CST, son travail est devenu presque impossible. Ceci semble étrange puisque dans les 2 rapports précédents aucun problème majeur n’était soulevé.

Dans le rapport 2005-2006, on s’attarde à une différence d’interprétation du cadre légal du CST, surtout en ce qui a trait aux autorisations d’intercepter des communications de Canadiens, qui sont données par le ministère de la Défense. Une des facettes du travail du BCCST est pourtant d’évaluer la légalité (non pas l’acceptabilité politique ou éthique) des activités du CST. Dans la mesure où le cadre légal est trop flou pour permettre cette évaluation, on peut se demander à quel point le CST est réellement sous surveillance. Cette lacune, on le voit bien, n’est certainement pas nouvelle : c’est la nouveauté de la loi d’habilitation qui la fait ressortir.

Une dernière note : la page frontispice du BCCST est intéressante, surtout avec son graphique d'entrée. On illustre la fonction de surveillance du CST avec une série de photos stock de feuilles d'érable.

Le graphique équivalent pour le CST est un montage abstrait d'une suite de 1 et de 0 sur le drapeau canadien.

Dans les deux cas le symbolisme est hautement abstrait, ce qui vient en partie du caractère confidentiel des activités du CST. Je ne fais pas de sémiotique, mais il me semble que la forêt, passive, immobile, ne fait pas le poids avec l'informatique galopante. Le tout représente toutefois assez bien le contraste entre la paralysie juridique et la technologie débridée.

   
20.06.2006 LES TERRORISTES SONT PARMI NOUS !
 

Le directeur du SCRS, Jim Judd, a expliqué en comité sénatorial que son organisation manquait de personnel pour surveiller lest 50 groupes terroristes existant au Canada, qui compteraient 350 membres. Selon lui le fait que le Service dispose de moins de ressources qu'en 1990 est un problème.

Pourtant, la fin de la Guerre froide, justement, avait promis une certaine relaxation des efforts sécuritaires des pays impliqués — le soi-disant « dividende de la paix ». Dans cette optique il est évident que le SCRS, n'ayant plus à nous protéger contre l'URSS, devrait être réduit à sa plus simple expression, à moins que se présente une nouvelle menace à peu près équivalente.

Le SCRS s'est recyclé dans trois types de ces « nouvelles » menaces : 1) le crime transnational ; 2) les menaces économiques contre le Canada ; 3) le terrorisme. Le gouvernement canadien étant maintenant à la fois particulièrement riche et particulièrement sensible au questions sécuritaires, les budgets du SCRS (comme ceux d'autres tels services, entre autres le CST) ont monté en flèche ces dernières années, et les récents événements ne manqueront pas de donner une nouvelle poussée aux demandes de ressources.

Une remarque : on a sûrement expliqué à M. Judd qu'il fallait tempérer le message quand on parlait de terrorisme au Canada. En effet, l'image sécuritaire du Canada aux États-Unis est particulièrement sensible et les affirmations voulant que des centaines d'individus entrent, sortent, complotent, se financent, se recrutent, s'entraînent au Canada en toute liberté tendent à avoir des échos indésirables au sud de la frontière. Le prédecesseur de M. Judd, Ward Elcock, avait dû un jour préciser que le Canada n'était pas le pays où on trouvait le plus de terroristes au monde, affirmation qu'il avait pourtant faite lui-même peu de temps auparavant.

Une chose est à noter : le SCRS ne suffira jamais à la tâche de surveillance qu'il s'est fixée, pour la bonne raison que l'objet n'est pas défini. En fait, comme il s'agit d'une police d'activités politiques (dès qu'elles se transforment en crime la GRC prend la relève) la source cibles possibles est pratiquement intarissable. Plus on augmentera le personnel disponible, plus on pourra surveiller, et plus on s'apercevra qu'il se trouve, juste à côté, un autre individu qu'on n'a pas le temps de surveiller.

   
19.06.2006 COMPLOT À TORONTO (SUITE)
 

Nos terroristes ontariens furent, avant de faire la première page des journaux du monde entier, des jeunes banlieusards désoeuvrés s'exitant et s'encourageant les uns les autres, en particlier sur Internet via clavardage. On les classera ainsi sans doute dans la catégorie ultra-médiagénique de cyberterroristes, conjugant la suspicion envers les nouvelles technologies à la peur de la mort violente. Bien sûr s'ils avaient communiqué par téléphone on les auraient appelés des télé-terroristes et blâmé Graham Bell pour une invention aussi haïssable.

Pour juger de l'impact d'Internet et des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) sur le terrorisme — ou sur tout autre comportement — il faut pouvoir évaluer la transformation causée. Dans ce cas, il faut se demander si un groupe de jeunes frustrés, râleurs et qui s'identifient à un héroïsme auto-proclamé comme défenseur du collectif musulman planétaire n'aurait pas pu se former, ou aurait été plus difficille à rassembler sans Internet. D'un côté, si les TIC étaient sans utilité elles ne seraient pas omniprésentes. D'un autre, les groupes de terroristes, qu'ils soient des idéalistes rêveurs ou d'éternels mécontents, n'ont pas attendu l'invasion des TIC pour exister. À l'époque nos felquistes utilisaient des téléphones à cadran.

   
08.06.2006 COMPLOT À TORONTO (SUITE)
 

La grande terreur aujourd’hui semble venir de la connexion religieuse des présumés terroristes arrêtés vendredi. D’une part, une portion de la presse a soigneusement évité de faire état de la religion des terroristes, ainsi que de leur extraction ethnique familiale. L’un d’eux (Steven Vikash Chand) a tout de même un « alias » (Abdul Shakur) qui est en fait un nom de baptême musulman: c’est un converti à l’islam (de l'hindouisme). Mais dans l’ensemble on a jugé que de rappeler — voire identifier — la religion des terroristes équivaudrait à accuser leur groupe religieux au complet. La télévision n'a pas ce problème : elle peut décrire la religion sans la nommer (voir ci-dessous). Plusieurs politiciens ont également jugé bon de nous rappeler, à répétition, que la plupart des musulmans ne sont pas des terroristes. Si j’étais musulman je trouverais cette insistance un peu exagérée, et en fin de compte vaguement insultante. Il y a un je-ne-sais-quoi dans ce spectacle de l'apaisement qui accuse presque autant que les invectives directes.

De leur côté, les associations musulmanes ont également été de la partie, dénonçant, bien avant qu’ils aient lieu, les amalgames entre islam et terrorisme. Chat échaudé craint l’eau froide, évidemment.

D’autre part, un mouvement contraire de dénonciation de ce silence prend forme. Dans les pages du National Post et de Canada.com, et maintenant dans La Presse, via Alain Dubuc, on nous enjoint à considérer « si » l'islam est une religion dangereuse. On aurait « nié » la composante religieuse du complot, autrement dit la religion est une cause de terrorisme, et avec un pas allègrement franchi, les musulmans sont des terroristes, des agens ou des cellules endormis n'attendant que le bon moment pour nous sauter à la gorge.

Tout ceci n'est que spéculation de toute manière puisque pour l'instant personne, pas même leurs avocats, ne connaît les motifs ayant poussé les 17 à « comploter » (les guillemets servent à souligner l'élargissement de la notion de complot, qui inclue maintenant les divagations et autres affabulations qu'on peut trouver dans une salle de clavardage).

   
07.06.2006 LA « VÉRITÉ » SUR LE 11 SEPTEMBRE
 

Second sujet aujourd'hui, mais toujours dans la même veine : Amir Khadir, porte parole du parti politique « Québec solidaire » explique qu'il y a lieu de considérer les théories du complot pour expliquer le massacre du 9-11. Citant le prototype de cette pensée qui ne réfléchit pas, l'opus incroyablement obtu de Thierry Meyssan, ainsi qu'un des passages les moins inspirérs de Chomsky, Khadir admet quand même, en conclusion, que l'affaire est probablement l'oeuvre de ben Laden après tout. C'est bien sûr la conclusion qui s'impose. Mais le fait de soulever les vieilles bêtes mortes pour les rebattre à nouveau, avec toute la suspicion maladive qui fonde an antiaméricanisme parfaitement avoué (les ÉU sont « régime institutionnalisé d'humiliation de tout un pan de l'humanité »), reste d'une vacuité intellectuelle assez fascinante. C'est bien parti pour le parti : maintenant on sait que son porte-parole n'a rien à dire d'intelligent.

M. Khadir : saviez-vous qu'on n'a pas réellement marché sur la lune non plus ?

   
06.06.2006 LES TERRORISTES SONT PARMI NOUS !
 

Aujourd'hui, deux paradoxes :

Le premier : considérez le convoi de notre premier ministre Stephen Harper, en chemin vers le Parlement, où il nous explique qu'il n'y a pas raison de paniquer face à la menace terroriste au Canada.

Hier j'ai participé à 3 émissions sur RDI, 2 sur LCN, 1 sur TQS et une sur la radio de Radio-Canada. Toujours, la question est de savoir si des attentats du genre de ceux qui se préparaient à Toronto pourraient se produire à Montréal ou ailleurs au Québec. Ma réponse est toujours la même : oui et non. Oui, au sens où il est improbable qu'il n'y ait jamais, parmi les millions de Québécois, de groupe de gens qui se sentiront suffisemment touchés par une injustice perçue quelque part dans le monde pour passer à l'action violente. Non, s'il faut comprendre que des terroristes, maintenant, sont à préparer une attaque spécifique.

Une chose particulièrement préoccupante est la réaction de certains Québécois et Canadiens. Le musulmans sont-ils tous des terroristes ? Doit-on constamment les surveiller, les traiter avec suspicion ? Cette façon de faire reposer sur le musulmans le fardeau de prouver qu'ils ne sont pas des terroristes est bien sûr un réflexe xénophobe profondément ancré dans nos cerveaux cro-magnons (époque de l'apparition de l'homo sapiens) mais est clairement irrationnelle et, disons-le, franchement stupide. Sans compter que d'envenimer les relations ethnico-socio-politico-religieuses sera sans doute à court terme contre-productif, causant plus d'exclusion, plus de frustration et, chez quelques esprits trop facilement échauffés, plus de violence.

Ainsi, le vocable de « cellule dormante », en plus d'être entièrement inapproprié à la problématique (une cellule dormante, c'est un groupe de gens entraînés, mais inactifs, et qui peuvent être lancés sur commande), pousse vers la pensée xénophobique. Ici, une cellule dormante c'est tout simplement un groupe de gens qui pourraient comploter mais qui ne le font pas encore. Je fais partie de plusieurs de ces groupes. N'importe quel groupe d'au moins 2 personnes pourrait comploter. La seule raison qui fait que ces groupes ne sont pas des cellules terroristes dormantes, d'après ce que je peux voir, c'est que je ne suis pas musulman.

D'ailleurs, la violence à motif ethnique, politique, sectaire, n'est pas le propre des musulmans. À preuve, ces quelques justiciers qui ont fait samedi des dommages à une mosquée, probablement pour protester contre la violence aveugle, raciste et stupide des extrémistes terroristes... Notre second paradoxe.

   
05.06.2006 COMPLOT À TORONTO (SUITE)
 

Selon le Toronto Star le SCRS et la GRC auraient grandement assisté les terroristes à se procurer les 3t de nitrate. En fait, à partir du moment où la décision de s'en procurer (qui, et quand cette décision fut prise, et avec quelle intervention des autorités, se clarifiera sans doute dans les jours qui viennent) la GRC avait déjà assez de contrôle pour remplacer le nitrate par un autre produit inoffensif. Voilà pourquoi le langage des officiels de police, durant la conférence de presse, semblait tarabiscoté : « they took steps to aquire ammonium nitrate » alors que des sacs du produit étaient là, présentés comme pièces à conviction... (en fait, il semble maintenant que les sacs de nitrate présentés étaient des exemples et non les sacs réellement saisis).

Une chose est certaine, dans cette affaire le comportement des forces policières est au moins aussi intéressant que celui des futurs terroristes.

   
04.06.2006 COMPLOT À TORONTO !
 

L'événement incontournable est bien sûr l'arrestation de 17 résidents ou citoyens canadiens de la région de Toronto pour avor comploté un attentat à la bombe. La police a trouvé sur les lieux 3 tonnes de nitrate d'ammonium, assez pour démolir plusieurs édifices de bonnes dimensions. Le fait que les suspects soient tous de religion musulmane est bien sûr un sujet à la fois ultra-déliquat, soigneusement évité par les policiers hier en conférence de presse. Seulement, les caméras des médias attendaient les familles des 17 à leur comparution de l'après midi, révélant tchadors, nikabs et autres signes distinctifs. L'image est devenue un cliché.

Deux versions sont données des motifs qui auraient animé les terroristes. Premièrement, ils sont décidés à détruire ou à mâter l'Occident et ses valeurs. Démocratie, droits équaux pour les femmes, libéralisme, moralité individuelle, toute l'éthique qui forme, en principe, la base politique de nos pays. Ainsi, la logique profonde est une forme de fascisme islamique absolutiste qui exècre profondément l'identité même des citoyens de pays démocratiques. La seconde est que les terroristes ont des griefs, légitimes, acceptables, intelligents ou non, au sujet de 1) l'absence de respect de l'identité religieuse des musulmans en pays d'acceuil ; 2) l'ingérence de pays occidentaux dans les affaires politiques de pays à dominante musulmane. Je souligne au passage que de se poser la question au sujet d'un motif ou d'un autre n'est pas équivalent à accepter la logique du terroriste, qui se termine dans la destruction et dans la mort et qui ne saurait être trop fortement dénoncée.

Cela dit, le cortège des apologistes de la « manière forte » (cad, militaire) qui inclue le MacKenzie Institute, le très médiatiquement omniprésent ex-employé du SCRS David Harris et bien sûr notre premier ministre choisissent toujours de présenter les terroristes comme aveuglément opposés à nos valeurs. Intransigeants, irrationnels, obsédés par l'idée de nous faire disparaître collectivement et individuellement, ces individus sont donc des ennemis implacables, contre qui on ne peut rien faire à part leur tirer dessus.

Chose intéressante, cette vision est souvent également partagée par des porte-paroles d'organisations musulmanes, sans doute pour exclure de la communauté qu'ils représentent les pommes pourries terroristes. Dire que ceux-ci ont des revendications politiques ponctuelles laisserait planer la question de combien d'autres Canadiens musulmans les partagent eux aussi.

La position alternative est maintenue par la plupart des analystes sérieux du terrorisme, incluant des ex-agents de la CIA (« Anonymous », Robert Baer) qui ont l'avantage, contrairement aux analystes universitaires, qu'on ne peut pas les traiter de libéraux au coeur sensible.

Ainsi, les activités de terroristes (musulmans ou autres) sont compréhensibles, c'est-à-dire qu'on peut les comprendre. De plus, elles soulèvent intelligemment le débat autour de nos politiques internes et à l'étranger — non pas qu'il faille les abandonner, mais qu'il faut en discuter en ayant en tête toutes leurs conséquences. La pensée magique ne gagnera pas la guerre en Afghanistan, et elle ne fera pas disparaître les esprits échauffés qui y voient une raison de se venger contre le public canadien.

Une note incidentale : la conférence de presse donnée en collaboration avec près d'une douzaine de services policiers, tous représentés par leur chef, était un modèle d'organisation médiatique. Chacun avait sa place assignée et identifiée au plancher par une marque. Chacun reprit le discours de la « coopération policière » (notamment à travers les EISN). Chacun avait somme toute assez peu à dire. La chose la plus explicite de l'événement était le numéro de la « ligne info-sécurité nationale » (en fait, c'était en anglais, national security tip line) de la GRC. Cette ligne produit peu d'informations valables et, fait intéressant, « rougit » — et dérougit — au gré des événements médiatisés.

   
02.06.2006 LES CONVENTIONS DE GENÈVE S'APPLIQUENT SEULEMENT AUX AUTRES
 

Commandant de la force d'intervention canadienne en Afghanistan, le lieutenant-général Michel Gauthier estime que les Conventions de Genève ne s'appliquent pas aux prisonniers capturés par les soldats canadiens. Il semble accepté que ces prisonniers sont des membres du Taliban, ce qui n'est pas nécessairement le cas — l'appelation « Taliban » servant bien sûr à nous assurer à l'avance que les Afghans capturés sont des fanatiques religieux sans scrupules.

En fait, l'accord qu'on les FC avec le gouvernement de Kaboul est de remettre les prisonniers aux autorités afghanes, qui elles décident comment les traiter. En général, il semble que la solution préconisée par les Afghans est de les fusiller sur-le-champ, ce qui tend à faire sourciller les membres des FC. La méthode plus douce des FC est à leur honneur bien sûr, mais ceci ne devrait pas suffire à justifier un abandon entier du droit international des conflits.

   
01.06.2006 BIG BROTHER ÉTOURDI, PRISE 399
 

Le gouvernement Harper semble venir tout juste de se rendre compte que les lois sécuritaires étatsuniennes et en particulier le USA PATRIOT Act (« Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism ») peuvent avoir des répercussions inattendues : sous cette Loi les entreprises étatsuniennes pourraient devoir révéler au FBI le contenu de leurs dossiers sur leurs employés, et aux termes de la Loi ceci s'applique aux filiales canadiennes de ces entreprises. C'est le cas d'Expro, manufacturier d'explosifs de Valleyfield, dont General Dynamics considère l'achat, qui a alerté l'opinion publique. Pour spéculer un peu, le genre d'information qui pourrait intéresser le FBI est la nationalité de l'employé, celle de sa parenté, sa présence sur une watchlist quelconque, le moment de ses absences du travail (qui pourraient coïncider avec d'autres événements), son adresse, son numéro de téléphone, son numéro d'assurance sociale, etc. Toutes ces informations peuvent être utilisées pour faire des références croisées avec d'autres banques de données.

Il sera sans doute fascinant de voir le gouvernement canadien patiner entre son désir annoncé de contrer les effets du USA PATRIOT Act pour « protéger la vie privée des Canadiens », son discours résolument axé sur la sécurité et ses sympathies pour les méthodes étatsuniennes de contrôle de la criminalité et de « guerre au terrorisme ». En bout de ligne, toutefois, il faut noter que les demandes éventuelles du FBI de recevoir de l'information sur des employés (Étatsuniens ou Canadiens) seront secrètes et donc passeront sous le radar du gouvernement.

   
30.05.2006 PREMIER MESSAGE

Début officiel du blog... (à titre expérimental)

Aujourd'hui La Presse nous apprend que le SCRS « ne suffit plus à la tâche ». Jack Hooper, directeur des opérations du Service, affirmait hier devant un comité des Communes que le SCRS ne réussissait à examiner seulement 10 % des dossiers des immigrants au Canada — alors que l'autre 90 % pouvait aussi poser des risques pour le Canada.

Fait intéressant, un « porte-parole » du SCRS ajusta le tir quelque peu lorsqu'interrogé par les journalistes, expliquant que 100 % des dossiers jugés à risque par l'Agence des services frontaliers du Canada étaient effectivement investigués par le Service... L'ASFC jugeant tout simplement que les autres 90 % ne posaient pas de problème de sécurité, ne relevant donc pas du SCRS.

Cet épisode ressemble étrangement à un autre, il y a quelques jours, où le Commissaire de la GRC, Giuliano Zaccardelli, nous assurait que le crime organisé était désormais au service du terrorisme. Quelques heures plus tard un de ses aides de camp nuançait la chose, expliquant plutôt que les terroristes se servaient des méthodes du crime organisé pour lever leurs fonds (l'exemple qu'il avait en tête étant sans doute celui les Tigres tamouls, qui récemment furent dénoncés par Human Rights Watch en mai 2006 pour leurs activités d'extorsion à Toronto — un rapport somme toute assez peu crédible). La nuance est de taille, on en conviendra. « Utiliser les méthodes du crime organisé » est, à l'analyse, peu surprenant et surtout, bien moins intéressant. Au contraire, l'image des mafias, triades, motards et autres groupes criminels se transformant en soldats terroristes était propre à enfler encore plus la panique morale.

Que 90 % des immigrants au Canada ne posent pas de risque à la sécurité nationale tombe sous le sens ; en fait le chiffre est probablement de l'ordre de 99 %, ce qui veut dire que les employés de M. Hooper examinent déjà 9 % de dossiers en trop. La difficulté, évidemnent, est de savoir à l'avance qui présente prima facie un danger possible devant être évalué, surveillé, ou contré. La plupart des entités au service de la sécurité nationale ont tendance à répondre à cette difficulté en ratissant plus large, en recueillant davantage de renseignements sur un plus grand nombre de personnes.

Ceci est parfaitement prévisible dans ce que plusieurs auteurs appellent la société du risque, une vision de la société comme une série de dommages potentiels, à la façon dont les compagnies d'assurances évaluent leurs clients. Voir le social comme un théâtre des risques impose deux choses particulièrement importantes : 1) il faut collecter un maximum d'information parce que l'évaluation du risque nécessite une connaissance parfaite de l'environnement ; 2) chaque personne est un facteur de risque.