plan
travaux
lectures
courriel
   
   
   
  cours 11 (28 novembre)

Passer du factuel à l’interprétatif. Différencier les niveaux de discours. Stratégies courantes de mesures qualitatives : entrevues, documents, observation, groupes de discussion.
❑ à lire : (1) « Using NVivo for Your Literature Review »,
http://www.sdgassociates.com/downloads/literature_review.pdf; (2) « Focus Groups Tips for Beginners », http://www-tcall.tamu.edu/orp/orp1.htm.

   
 

1.     La collecte des données qualitatives
        a.     Méthodes de groupes
                 i.      Le groupe de discussion (focus group)
                         (1)    les groupes de discussion viennent du marketing. Il s’agissait de mettre ensemble un certain nombre de consommateurs et de les amener à discuter de produits ou services.
                         (2)    l’idée de base du groupe n’est pas de multiplier les sources ou de faire plusieurs entrevues à la fois pour plus d’efficacité. Il faut absolument réaliser que ce que les gens disent en groupe est entièrement différent de ce qu’ils disent en privé. Un groupe de discussion n’est donc absolument pas comparable à une ou une série d’entrevues.
                         (3)    le groupe de discussion, tout comme l’entrevue, cherche à sonder les perceptions des gens, leurs croyances, leurs attitudes et leurs préoccupations; par contre, comme une dynamique de groupe s’installe inévitablement, le contenu est fortement modifié par des relations de pouvoir dans le groupe.
                                  (a)    ceci a des désavantages :
                                          (i)     certains points de vue seront étouffés, d’autres fortement soulignés
                                          (ii)    certaines personnalités domineront la discussion
                                          (iii)   dans plusieurs cas les gens ne disent pas ce qu’ils pensent
                                          (iv)   ne fonctionne absolument pas pour les questions intimes/personnelles — doit être réservé aux attitudes face à des questions extérieures.
                                  (b)    mais aussi des avantages qui peuvent être mis à profit
                                          (i)     on peut voir comment le discours public se structure, à condition de mener plusieurs groupes (pour éviter les biais de personnalité)
                                          (ii)    on a aussi souvent la capacité d’analyser les dynamiques de groupes, ce qui peut être très utile pour les recherches sur des groupes (policiers, ASC, etc.)
                                          (iii)   on peut comparer l’articulation individuelle de la pensée, à partir d’entrevue, à ce que les gens disent en groupe
                                  (c)    comment on choisit les participants : la sélection dépend énormément de votre question de départ. Il faut vous demander quels sont les facteurs qui risquent d’influencer la manière dont les gens répondent à votre interrogation. Par exemple, si vous désirez savoir comment les gens se représentent la violence familiale, il faudrait voir à inclure des hommes et des femmes dans l’échantillon parce que cette donnée personnelle risque d’avoir un impact majeur dans le discours de chacun. Si vous voulez connaître la représentation de la sécurité privée chez les policiers, il faudrait penser à regrouper des policiers de différents services et grades. Si vous voulez savoir comment les citoyens se représentent la surveillance policière de leur quartier, il faudrait avoir des hommes, des femmes, des travailleurs, des commerçants, des étudiants, etc.
                                          (i)     sélection dirigée : vous sélectionnez les participants selon leur contribution possible, après avoir fait connaissance rapidement avec le bassin de population possible
                                          (ii)    sélection représentative : vous sélectionnez un échantillon qui contiendra des individus issus de milieux différents (notez que ceci n’est pas « représentatif » au sens statistique). Aussi appelée « échantillon à variation maximale ».                                          (iii)   sélection homogène : au contraire, vous choisissez des individus qui se ressemblent.                                          (iv)   sélection par recommandation : vous approchez un milieu institutionnel qui produira lui-même un échantillon avec lequel vous devrez composer. Ceci n’est pas la meilleure façon, mais en pratique c’est la plus courante.
                         (4)    le modérateur du groupe a un rôle crucial: il doit s’assurer de la participation de chacun, mais sans diriger la discussion (sauf exceptions). Il faut se souvenir que ceci est une méthode largement exploratoire et trop de direction fausse les résultats.

                 ii.     L’observation directe
                         (1)    l’observation participante (aussi appelée directe, in situ et in vivo)
                                  (a)    l’observation participante est une des plus anciennes méthodes qualitatives, popularisée par les premiers ethnologues et anthropologues. À l’époque les observateurs se rendaient dans des contrées éloignées et étudiaient les populations locales avec une très puissant biais ethnocentrique. Même aujourd’hui ceci reste le problème principal de cette approche.
                                  (b)    en pratique il est particulièrement difficile d’observer de manière réellement neutre; votre attention à ce qui se passe autour de vous est déjà structurée par des années de socialisation dans votre milieu personnel Une approche en deux facettes est recommandée :
                                          (i)     continuellement se poser la question de l’objectivité et des biais
                                          (ii)    en tenir compte lors de l’analyse (au lieu de supposer que les biais ont disparu)
                                  (c)    en fait l’observation est une collection de méthodes différentes : observation proprement dite bien sûr, mais également entrevues individuelles, de groupe, discussions informelles, etc.
                                  (d)    aussi, dans toute observation participante la prise de notes détaillées est absolument cruciale. Il faut noter non seulement l’information que vous obtenez, mais TOUJOURS les conditions dans lesquelles vous l’avez obtenue (par exemple, individuellement, en groupe, etc). Pour les raisons données plus haut dans le groupe de discussion, à l’analyse il vous faudra savoir non seulement qui a dit quoi, mais également dans quel « contexte de production ». Il faut également prendre vos notes aussitôt que possible (pas à la fin de la journée).
                                  (e)     l’observation directe est particulièrement efficace dans les études de milieux de travail, et est donc la méthode par excellence du style « rapport de stage ». ATTENTION : cette méthode ne fonctionne que si elle est conduite rigoureusement, avec une prise de notes intensive, sinon un fort biais de confirmation risque de s’installer, et votre recherche équivaudra à une visite informelle plutôt qu’à un travail scientifique.
                                  (f)    outils : enregistreuse MP3, appareil photo numérique, ordinateur portable (ou palm), papier (!).
                                  (g)    ce qu’il faut observer :
                                         (i)     les comportements
                                         (ii)    les endroits où les comportements ont lieu
                                         (iii)   les échanges verbaux
                                         (iv)   la structure des activités quotidiennes                                          
                                         (v)    l’effet d’événements imprévus
                                         (vi)   note : ne pas rechercher les « scoops »

                          (2)    l’observation clandestine ou « observateur inconnu » 
                                 (a)    l’observateur inconnu s’intègre dans le milieu « fermé » sous de faux prétextes, ou du moins en cachant une partie de son activité. ceci pose un certain problème d’éthique (v. cours 2)
                                  (b)    cela dit, dans certains cas le statut de chercheur ou d’outsider peut nuire fortement à votre intégration dans un milieu. Par exemple, un groupe religieux ou politique. Ceci est pratiquement nécessaire quand le groupe risque de vous exclure.
                                  (c)    dans d’autres cas le milieu où vous vous intégrez est ouvert, et il n’est tout simplement pas utile de vous présenter (par exemple, vous étudiez le comportement des gens autour de dealers sur la voie publique)


        b.     Méthodes individuelles 1: les buts
                i.      L’histoire de vie vise à faire parler les individus sur le déroulement de leurs expériences personnelles de façon large. Sert à étudier les « carrières », les personnalités et identités, les trajectoires institutionnelles.
                 ii.     La recherche « journalistique » collectionne les faits sur des événements, des phénomènes, des relations sociales, etc. C’est une motivation essentiellement objective qui suppose que les répondants ont accès à certaines réalités. Est souvent utilisée pour consulter des experts.
                 iii.     La recherche « thématique » porte sur les attitudes, croyances, préoccupations des gens face à un sujet particulier qui intéresse le chercheur; par exemple, les représentations sociales de la justice ou du travail de la police. Ici les faits qu’on récolte ne sont pas de la sphère de l’objectivité, mais bien dans celle de la subjectivité des répondants.

 

        c.     Méthodes individuelles 2 : les styles
                 i.      Entrevue dirigée
                         (1)   Dans ce cas vous avez au départ une question ou, le plus souvent, une série de questions pré-écrites que vous soumettez aux répondants.
                         (2)    ceci a certains avantages évidents
                                  (a)    la standardisation du questionnaire se rapproche de celle d’un sondage, et donc la comparaison entre les répondants est facilitée.
                                  (b)    garantie de couvrir l’ensemble des thèmes nécessaires à la recherche
                                  (c)    grande facilité pratique
                                  (d)    possibilité de grands échantillons. Ici vous pouvez échantillonner statistiquement, donc votre information peut être mathématiquement représentative d’une population.
                                  (e)    TRÈS utile pour accompagner les pré-tests de sondages formels (entre autres, pour s’assurer que les répondants comprennent les questions du sondage de façon comparable)
                                  (f)     contrairement au sondage, l’ajustement du questionnaire en cours de route est possible
                         (3)    et aussi des désavantages
                                  (a)    malgré la standardisation, le fait est que les réponses varieront non seulement dans leur contenu mais également dans leur forme, ce qui peut être difficile à gérer au moment de l’analyse
                                  (b)    absolument impossible à utiliser dans des buts exploratoires ou inductifs puisque le discours du répondant est structuré à l’avance par les attentes du chercheur.
                        (4) Variante : l’entrevue de type « journalistique ». Avec questions de départ, mais varie au gré des réponses.

                 ii.     Entrevue « qualitative » ou « non-directive »
                         (1)    c’est le type d’entretien le plus difficile à pratiquer, et le moins apte à répondre à des interrogations précises. Doit être utilisé pour des questions larges, les histoires de vies, les explorations et l’analyse des représentations sociales.
                         (2)    on dit également entretien « rogerien », de celui qui l’a popularisé, le psychologue Carl Rogers. Rogers utilisait ce type d’entretien pour des fins thérapeutiques, pour lesquelles il analysait les réponses pour trouver des difficultés psychologiques chez ses patients. Ceci n’est pas le but de l’entretien qualitatif de recherche. Vous ne visez pas une analyse de la psychologie de l’acteur, mais bien de son discours (ne pas chercher « ce qui se cache derrière » les paroles).
                         (3)    en bref il s’agit de lancer un monologue de la part du répondant, et de laisser ce dernier se guider lui-même afin de comprendre ses processus conceptuels. Le chercheur pose une question ou consigne de départ, et doit laisser le répondant s’exprimer. Si le répondant s’arrête, il faut utiliser une technique appelée « relance », et non une nouvelle question ou une remarque qui vient modifier l’interaction. La relance peut être simplement un « oui » ou la répétition de la dernière chose que le répondant a dite.
                         (4)    échantillonnage : en général il faut viser la plus grande diversité possible. Le fait que les répondants ne soient pas mathématiquement représentatifs de la population est entièrement sans importance. Ce que vous cherchez c’est l’ensemble des structurations possibles du discours, pas si une proportion x ou y de la population pense ceci ou cela.
                                  (a)    avantages :
                                          (i)     profondeur et richesse de l’information obtenue
                                          (ii)    maintien au minimum de l’« effet chercheur » sur le répondant
                                          (iii)   ouverture aux « imprévus »
                                          (iv)   chaque élément de réponse est produit au milieu des autres éléments, sans découpage par des questions du chercheur, et peut donc être analysé en contexte.
                                  (b)    désavantages :
                                          (i)     excessivement difficile à accomplir
                                          (ii)    analyse très lourde et coûteuse en temps et en ressources, ce qui limite fortement l’échantillon
                 iii.     Entrevue semi-dirigée ou « à sous-thèmes »
                         (1)    dans ce cas il s’agit de laisser une grande latitude de réponse à chaque individu, tout en s’assurant que certaines interrogations sont couvertes. En fait il s’agit d’une méthode à mi-chemin entre les deux autres types d’entrevue, qui vise à en mitiger les défauts.
                         (2)    en bref il s’agit d’une série de mini-entretiens qualitatifs. Ainsi, on s’assure de couvrir tout le terrain; par contre, chaque réponse reste limitée dans sa profondeur.