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1. Et maintenant ?
a. Vous aviez une question de départ, qui vous intéressait ou qui vous a été donnée par quelqu’un. Vous avez exploré la littérature et fixé la définition des concepts, trouvé un cadre théorique, explicité une problématique et suggéré un certain nombre d’hypothèses possibles. Il reste maintenant à vous rendre sur le terrain.
b. Dans certains cas la littérature seule ne suffira pas. Vous devrez entreprendre des démarches exploratoires sur votre terrain.
i. Les entrevues : quelle que soit votre question il est fort possible qu’il soit bénéfique de rencontrer certaines personnes qui sont familières avec un aspect ou un autre de votre questionnement.
(1) l’entrevue exploratoire ne vise pas à répondre à votre question mais à la préciser, à donner des pistes de recherche et à vérifier si votre travail est pertinent.
(2) elle doit rester très large et ne pas se concentrer sur une hypothèse que vous pourriez déjà avoir — elle sert au contraire à diversifier les points de vue. En général la technique à employer est celle de l’entrevue non-dirigée (v. cours 12).
(3) il est particulièrement important, ici, de résister à l’adoption du point de vue des gens à qui vous parlerez, surtout si votre recherche sera du type objectif/déductif. Les premières personnes à qui vous parlerez seront des experts de la question au sens où elle les touche de façon particulière, mais non au sens où ils ont réponse à votre interrogation de base.
(4) Qui interviewer ? Experts, praticiens, témoins, participants, victimes, etc.
ii. Les documents : comme vous n’avez pas encore de stratégie de recherche les documents qui s’offrent à vous sont légion — vous n’avez pas encore de critère de sélection. Par contre il est certainement utile de consulter les documents les plus évidents avant de construire une stratégie d’observation. Exemple ultra-évident : consulter le Code criminel pour voir ce qu’on y dit sur votre question.
(1) encore une fois il s’agit ici non pas de répondre à une question précise mais bien de délimiter le terrain. Le Code criminel, par exemple, contient une réponse juridique à votre question, qui est sauf exception peu utile comme explication sociologique. La connaître, par contre, est souvent une condition sine qua non à une recherche intelligente.
(2) visitez les sites officiels des institutions publiques et des entités privées liées à votre question.
iii. L’observation in situ. Vous pouvez aller physiquement sur le terrain, lorsque ceci est possible (tout dépend du sujet; vous ne pouvez pas aller sur le « terrain » de « la hausse de la criminalité dans les années 1960 »...).
(1) sur le terrain, prenez des notes sur les détails de ce que vous observez. Une caméra est un outil essentiel à cette démarche, qui vous permet de re-consulter le terrain à distance.
(2) faites une première classification des différents aspects des lieux, des personnes que vous observez et des comportement apparents.
iv. Vous devez ensuite faire un inventaire de toutes ces informations. Le plus simple est de lancer un fichier de traitement de texte, ou une base de données (selon la nature des informations) où vous noterez TOUTES les informations retenues.
(1) ici la connaissance d’un logiciel comme NVivo, qui est à la fois un traitement de texte ET une base de données évoluée, peut être précieuse et est fortement recommandée (tout comme ProCite ou EndNote pour la gestion de la littérature).
(2) le but de cet inventaire est de retirer certaines conclusions à propos de
(a) la pertinence/utilité de votre travail
(b) la faisabilité de votre méthodologie
(c) vous assurer de votre originalité et de vous distancier d’avec le sens commun
(d) découvrir des pistes de travail auxquelles vous n’aviez pas pensé.
NOTE : si vous êtes vous-même praticien, ou impliqué d’une manière ou d’une autre dans l’objet qui est au centre de votre questionnement, il faut que vous fassiez l’inventaire des choses que vous pensez connaître et de celles que vous pouvez corroborer rigoureusement (en général cette dernière catégorie est très restreinte... Si elle est substantielle c’est sans doute que votre standard de corroboration est trop bas; revoyez les critères scientifiques dont nous avons parlé au début du cours). En fait il s’agit pour vous de faire tabula rasa de toutes les prénotions.
ERREUR LOGIQUE DE LA SEMAINE : L’ARGUMENT AD POPULUM
Consiste à accepter la logique populaire comme explication du réel. En fait la réalité n’est pas une démocratie : le simple fait que plusieurs personnes, voire tout le monde, accepte une chose comme réelle ne veut pas dire qu’elle l’est effectivement. Littéralement, tout le monde peut se tromper. |
2. Qualitatif vs quantitatif : le grand débat...
a. La création des sciences sociales : le « positivisme ».
i. À leur création les sciences sociales avaient pour but de se démarquer de la critique politique pamphlétaire qui était à la mode. Il s’agissait, pour faire contraste, de calquer la méthode et l’approche des sciences pures pour que l’étude du social soit fondée de façon aussi solide.
ii. Ainsi le « positivisme » impose aux sciences sociales un causalisme déterministe qui met l’accent sur la mesure mathématique de faits sociaux. Les statistiques sont l’instrument par excellence permettant une mesure précise et une analyse rigoureusement logique.
iii. Le mot « positivisme » désigne également le courant étiologique en criminologie, qui s’intéresse à l’identification des causes de phénomènes étudiés (classiquement, les causes du crime/de la criminalité). « Positivisme » est également à l’occasion opposé à interprétatif, comme synonyme d’objectivisme, au sens double où
(1) la cible du chercheur est un objet concret — bien que situé dans le monde social — et non une facette du discours des individus et des groupes.
(2) ces objets concrets sont les causes réelles des comportements des acteurs, quoi qu’ils en pensent eux-mêmes).
iv. Aujourd’hui, « positivisme » veut dire de plus en plus, tout simplement, que les conclusions du chercheurs sont appuyées par un bagage suffisant d’observations, quelle que soit la nature de ces observations.
b. Le vocable de « méthodes quantitatives » englobe un ensemble de moyens de mesurer la réalité de façon standardisée, quantifiable, comparable et surtout généralisable à tous les contextes comparables. Ces méthodes ont plusieurs avantages importants :
i. Les mesures sont constantes dans le temps et dans l’espace. Si les moyens de collectes sont comparables, les données sont comparables. On peut donc dénicher d’anciennes statistiques et les comparer à des statistiques actuelles. On peut également comparer des données d’un endroit à l’autre puisque la donnée statistique n’est pas sujette à interprétation.
ii. Les données sont indépendantes du chercheur qui les collecte (en supposant que la collecte est rigoureuse, bien sûr). On peut donc reprendre des données de sources diverses et les comparer immédiatement.
iii. Les données sont représentatives de populations entières tout en étant basées sur des échantillons restreints et (relativement) faciles à gérer.
iv. Les données visent des questions précises et sont (relativement) restreintes dans leur signification; on peut donc les traiter rapidement dans des logiciels statistiques sans avoir besoin de connaître chaque individu. L’augmentation de la grandeur de l’échantillon a peu d’impact sur la difficulté de l’analyse (alors que cet impact est exponentiel pour les entrevues qualitatives).
c. Les méthodes quantitatives ont également des désavantages :
i. Les statistiques donnent souvent une impression de précision et de rigueur qui dépasse fortement leur vraie valeur.
ii. Les résultats d’analyse sont souvent peu heuristiques et la causalité, même bien établie (au-delà de la simple corrélation), reste peu satisfaisante dans la compréhension de la conduite humaine.
iii. Des variations minimes dans l’élaboration des concepts et des indicateurs produisent à l’occasion des résultats contradictoires (exemple : recherches sur le lien pauvreté—criminalité).
iv. Dans tous les cas les définitions des concepts utilisés sont généralement arbitraires (voir la recherche sur les « meurtriers en série » (Hinch, 1998).
d. L’École de Chicago : entre les années 1920 et 1940 l’École de sociologie de l’Université de Chicago, dans le sillage des idées du philosophe George Herbert Mead et d’une série de sociologues influents, a lancé les premières méthodes qualitatives vaguement inspirées des travaux d’anthropologues et d’ethnologues de l’époque (Malinowski, par exemple).
i. Au départ la méthode était surtout fondée sur une approche de type journalistique; il fallait se « salir » pour savoir ce qui ce passe dehors (contrairement à rester dans un bureau à consulter des statistiques). Les étudiants étaient encouragés à sortir et à fréquenter les lieux où se trouvaient leurs sujets — les ruelles, les écoles, les quartiers mal famés, les tavernes, les prisons et les centre de détention pour les jeunes.
iii. La dominance de l’École de Chicago se termine dans les années 1950 et avec elle les méthodes qualitatives perdent énormément de terrain.
iv. Avec l’arrivée de l’« interactionnisme symbolique » en sociocriminologie certains auteurs ont placé au centre de leurs préoccupations l’interaction entre le chercheur et son objet, transformant profondément la notion de « méthode de recherche ». Ce déplacement a peu cours aujourd’hui parce que l’attention portée sur la transformation de l’objet par l’observation s’approche dangereusement de la tautologie épistémologique (on observe l’acte d’observer...).
e. Points de friction typiques :
i. La « virginité théorique » du chercheur. Les tenants de l’approche qualitative reprochent souvent aux chercheurs quantitatifs de trop pré-structurer la réalité qu’ils veulent observer. Les statistiques recueillies sont partielles et partiales. Les hypothèses sont des biais cognitifs du chercheur. Les analyses sont des reconstructions discursives du réel.
(1) en fait ceci est fortement exagéré et oublie la question de la nature de l’information désirée. Les hypothèses ne sont pas des biais de recherche ou des idées préconçues : ce sont des énoncés simples qui visent à la confirmation ou à la falsification. Dans n’importe quelle approche le mauvais chercheur peut avoir un biais idéologique de confirmation et être sélectif dans son travail afin de prouver à tout prix une conclusion déjà adoptée avant de commencer. Ceci n’est aucunement propre à l’approche quantitative.
(2) les analyses sont effectivement des reconstructions du réel... les cartes routières sont également des reconstructions du réel, ceci n’enlève rien à leur utilité. L’important est que ces constructions soient testées de manière satisfaisante. Ce processus ne produit pas de vérités définitives mais aucun autre n’arrive à ce standard non plus... Il est donc injuste et contre-productif de l’exiger ici.
ii. Subjectivité trop grande du qualitatif. Les tenants de l’approche quantitative ont souvent accusé les « qualitatifs » de se regarder le nombril, surtout à la suite de la mode « interactionniste » des années 1970.
(1) ceci ne s’applique pas de façon générale au méthodes qualitatives, qui sont hautement diversifiées et peuvent aisément être soulagées du biais subjectif de l’analyste avec une méthodologie appropriée.
iii. Biais du qualitatif. Alors que l’analyse quantitative est mathématique, l’analyse qualitative fait appel à l’interprétation du chercheur, et est donc fondamentalement biaisée.
(1) les chercheur qualitatifs sont particulièrement sensibles à cette possibilité et une analyse rigoureuse et systématique, faite à partir d’un échantillon bien défini et où le processus d’interprétation du chercheur est exposé déjoue cette accusation.
(2) par ailleurs, les biais sont également présents dans les études statistiques. Au lieu de se manifester à l’analyse ceux-ci apparaissent entre autres lors de l’élaboration des questionnaires. Des méthodes de validation existent précisément pour les réduire.
iv. Variabilité des entrevues. En fait chaque entrevue peut différer parce qu’elle est le résultat d’une interaction entre deux personnes spécifiques. Les questionnaires n’ont pas ce problème parce qu’ils sont standardisés.
(1) les entrevues peuvent être faites de manière à minimiser les effets d’interaction. Ceux-ci demeurent effectivement, et il faut en tenir compte à l’analyse.
(2) les questionnaires sont moins « standardisés » qu’il n’y paraît : ils sont semblables pour chaque répondant, mais rien ne garantit que chaque répondant y comprend la même chose (ex. : sondages sur la peur du crime).
v. Neutralité douteuse des statistiques officielles. La recherche utilisant des statistiques fondées sur des catégories légales et collectées par des institutions dont le travail est mesuré à l’aide de ces mêmes statistiques est problématique. Il existe plusieurs moyens de contourner ces problèmes, mais aucun qui soit réellement satisfaisant.
3. Qualitatif vs quantitatif : la grande solution !
a. Comme il apparaît ci-dessus il est difficile d’argumenter sérieusement la supériorité d’une méthode sur une autre. De plus, comme nous l’avons vu dans les cours précédents, le processus scientifique lui-même peut différer tellement (induction vs déduction, factuel vs subjectif, individualiste vs holiste) que le choix de méthode est restreint dès le départ.
b. Ainsi, le processus de recherche ne devrait pas être à la remorque de la méthode favorisée par le chercheur mais plutôt par la nature de la question qu’il a posée — ce qui veut dire pour un type d’interrogation dans un type de cadre théorique.
c. La conclusion qui s’impose est que la controverse qualitatif vs quantitatif est artificielle est à côté de la question. Ce qui importe est de savoir de quel genre d’information vous avez besoin pour faire votre démonstration scientifique. La seule chose qui compte est la rigueur de cette démonstration.
d. On peut bien sûr se questionner sur le statut scientifique des approches et des méthodes. Ce questionnement est une discipline en lui-même, une branche de la philosophie appelée « épistémologie ». En épistémologie le statut des connaissances produites par TOUTES les sciences est remis en question et évalué, incluant la physique, les mathématiques, la biologie et bien sûr l’ensemble des sciences sociales. Bref, s’il fallait attendre que ces questions soient résolues de manière définitive avant de sortir et de faire de la recherche, rien ne serait jamais fait dans aucune de ces sciences.
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