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  cours 7 (18 octobre)
Une problématique policière particulière : le modèle SARA et la « résolution de problèmes ».
❑ à lire : (1) Manuel, 82-98; (2) revue Intersection du 25.04.04,
   
 

Note : pour le prochain cours, il faudra avoir lu le texte, George M. Tarabulsy, Julie Robitaille, Carl Lacharité, Julie Deslandes et Rémi Coderre (1998) « L'intervention auprès de jeunes mères et de leur enfant : perspective de la théorie de l'attachement » Criminologie, 31 (1), 7-23 (http://www.erudit.org/revue/CRIMINO/1998/v31/n1/017409ar.pdf). L’atelier portera sur ce texte.

1.     La recherche appliquée en intervention policière
        a.     Jusqu’ici nous avons surtout parlé de recherche dite fondamentale, c’est-à-dire des recherches qui visent à améliorer nos connaissances criminologiques générales. Ici, il s’agit d’appliquer des connaissances à des problèmes identifiés par des intervenants précis.
        b.     L’application de la recherche scientifique au travail de police est relativement récente et date des réformes bureaucratiques et scientifiques de la police (années 60-70) et de la police communautaire (années 80). Ces réformes visaient à professionnaliser la police, à différents niveaux
                 i.      Amélioration des performances policières réactives (nombre d’arrestations, vitesse de réponse, etc.)
                 ii.     Amélioration de la structure bureaucratique de la police (à une époque on croyait que la bureaucratie parfaite seraient automatiquement efficace dans la réalisation de ses buts)
                 iii.     Amélioration de la satisfaction du public (police dite communautaire); ceci a suivi le constat qu’il était particulièrement difficile de réaliser i et ii ci-haut.
                 iv.    Depuis peu, on peut observer un retour à i., avec la nuance que la performance est mesurée avec des indicateurs différents, notamment le taux de criminalité localisé au lieu du nombre d’arrestations.
        c.     L’approche dite de « résolution de problèmes » (Problem-Oriented Policing, POP) est apparue durant les deux derniers types de réforme, principalement en ce qui a trait à la police communautaire (Community-Oriented Policing, COP).
                 i.      Résoudre un problème, en police communautaire, c’est généralement s’assurer que les citoyens sont satisfaits du résultat; ceci suppose que ces derniers sont impliqués dans l’identification du problème.
                 ii.     Ceci implique que les problèmes seront infiniment variés, du chahutage à la sortie d’un club aux graffitis aux déchets dans un terrain vague, etc. Ainsi, la police devient une agence dont les objectifs et les missions dépassent très largement le maintien de l’ordre. Le policier devient un « spécialiste de tout ».
                 iii.     Dans cette optique les outils conventionnels (arrestation, emprisonnement) ne sont plus des priorités; ils peuvent même être à éviter si leur emploi menace la cohésion du quartier ou la confiance des citoyens. Ceci est possible en partie parce que la performance policière n’est plus mesurée par les arrestations.
                 iv.    Enfin, en parallèle avec la variété des problèmes, l’approche communautaire suppose que le policier puisse, et doive, faire appel à une grande variété d’acteurs pour « régler » le problème (établir des « partenariats ». Elle suppose également que le citoyen sera engagé et prêt à répondre aux besoins de la sécurité (ce qui semble plus rare).
        d.     Il y a aussi « résolution de problème » dans une optique différente, celle de la « police axée sur le renseignement » (Intelligence-led policing). Dans ce cas la police revient au mode « maintien de l’ordre » et se concentre à nouveau sur les priorités policières conventionnelles de criminalité. En général les « problèmes » sont définis selon le code criminel et l’analyse de statistiques sophistiquées de la criminalité locale.
                 i.      Exemple : COMPSTAT et « hot spots »

« Compstat » à Philadelphie

        e.     Enfin, il y a « résolution de problème depuis bien plus longtemps dans la sphère de la sécurité privée. En fait on pourrait affirmer que les services de sécurité privée ont toujours fait de la résolution de problème, à un niveau de base. En effet, tous les services de sécurité (gardiennage, alarmes, serrures, enquêtes) sont modulés en fonction d’un problème identifié par le client et l’expert/contractuel.
                 i.      Ceci, parce que la sécurité privée fonctionne en mode de prévention des pertes plutôt qu’en mode moral. Les pertes sont un problème matériel, facilement identifiable et qui doit être évalué en termes pratiques. Le crime, au contraire, a une composante morale qui semble contraire à l’évaluation purement pragmatique.
        f.      Cette recherche est-elle / peut-elle être scientifique ?
                 i.      À l’intérieur de ce qu’on appelle recherche appliquée, il n’y a pas de raison pour qu’une analyse de ce type ne soit pas de rigueur scientifique.
                 ii.     Par contre, elle sera, par définition, très limitée au point de vue des connaissances acquises.

ERREUR LOGIQUE DE LA SEMAINE : LA CRITIQUE AD HOMINEM
« Ad hominem » veut dire, « contre la personne». C'est une erreur qui consiste à attaquer ou évaluer la personne qui parle au lieu de concentrer son analyse sur ce qu'elle dit. Par exemple, attaquer un chercheur pour un certain biais institutionnel du seul fait de son appartenance à cette institution, sans pouvoir identifier l'endroit où ce biais se manifeste dans sa recherche. Un chercheur peut bien être biaisé mais il faut savoir le démontrer.

2.     Le cadre théorique favorisé : la prévention stratégique
        a.     Cette approche est fondée sur la théorie du choix rationnel. Selon cette théorie les acteurs choisissent leurs action selon les bénéfices que ces dernières peuvent rapporter et en fuyant les coûts possibles.
                 i.      Bénéfices : amusement, argent, objets, espace, gain de respect, etc.
                 ii.     Coûts : travail (loi du moindre effort), dangers divers associés à l’action considérée, risque d’arrestation/sanction, perte de respect, etc.
        b.     Pour toute opportunité criminelle se trouvera une personne prête à la saisir. En fait selon cette approche la criminalité (surtout la criminalité d’acquisition) est facteur d’opportunité et de manque de surveillance. Ainsi, la protection contre le crime est maximisée lorsqu’on réduit les opportunités et/ou on augmente la surveillance.        c.     Cette approche, contrairement à la plupart des théories criminologiques, ne cherche pas à comprendre pourquoi l’acteur agit d’une façon ou d’une autre. Il suffit de supposer que statistiquement certaines conduites se produiront, tout simplement parce qu’elles se produisent déjà (prédiction fondée sur la consistance avec le passé) et que certaines stratégies peuvent contrer ces conduites.
        d.     Ainsi, l’approche veut qu’une échelle des risques soit mise sur pied, où on fait une matrice à deux variables, la probabilité d’un acte et ses conséquences (on peut également mettre la solidité de la cible).

Matrice typique de risque 
probabilité
de l'acte
gravité des conséquences
haute
moyenne
faible
haute
RISQUE HAUT
moyenne
RISQUE MOYEN
faible
RISQUE FAIBLE

        e.     Ensuite il faut construire une deuxième comparaison entre le risque lié à chaque acte considéré et le coût lié aux solutions (inutile de dépenser beaucoup pour prévenir des risques faibles). Encore une fois c’est la logique du risque qui prime; l’objectif n’est pas de se protéger parfaitement contre tout, mais de se protéger efficacement contre ce qui est le plus dangereux.

Calcul de l’efficacité économique des réponses
risque
coût des réponses
haut
moyen
faible
haut
JUSTIFIABLE
moyen
DISCUTABLE
faible
INJUSTIFIABLE

         f.      Notez que dans la plupart des cas le contenu des cellules, bien que d’apparence neutre et objective, reste hautement subjectif (sauf pour la probabilité que l’acte soit commis, dans la mesure où on a des statistiques préalables).

3.     SARA
        a.     SARA est un acronyme décrivant les étapes standardisées de l’approche en résolution de problèmes :
                 i.      SCANNING (« situation »). Cette phase est cruciale parce qu’elle sert à définir le problème à résoudre. Plusieurs techniques sont possibles :
                         (1)    exploration et identification de vulnérabilités. Comment reconnaît-on une vulnérabilité ? Pas si simple : les objets n’ont pas d’étiquette; il est probable que l’expert
                                  (a)    reconnaisse simplement les vulnérabilités qu’il a vu être exploitées ailleurs. C’est une comparaison empirique.
                                  (b)    se demande ce qu’il ferait lui-même. C’est une supposition théorique (suppose que les attaquants potentiels pensent comme lui).
                                  (c)    à noter : une « vulnérabilité » n’est pas un « risque ». Pour avoir un risque, il faut aussi une « menace » correspondante. Exemple : sécurité à Hydro-Québec.
                         (2)    analyse des plaintes du public (ou du « client »)
                                  (a)    la plupart du temps les vulnérabilités ont déjà été exploitées; on fait appel à la police justement parce qu’on a un problème. Les vulnérabilités ont été identifiées par les attaquants.
                         (3)    un « vrai » problème doit être récurrent, c’est-à-dire qu’il doit se produire à répétition. Il est inutile de se pencher sur un événement unique pour en faire la prévention.
                         (4)    un problème doit être spécifique, c’est-à-dire qu’il doit être découpé aussi près du terrain que possible. « Les vols de voiture à Montréal » n’est pas spécifique. « Les vols de voiture dans les stationnements à étages de Montréal » n’est pas assez spécifique. « Les vols de voitures dans le stationnement Louis-Collin » est spécifique. Conséquemment, il demandera également une solution spécifique.

                 ii.     ANALYSIS (« analyse »). L’analyse c’est l’identification des causes du problème. ATTENTION : il s’agit ici des causes immédiates du problème, même si ces dernières n’expliquent aucunement ce qui ce passe. Pour penser stratégiquement il faut éviter de chercher l’explication de la conduite et chercher ses moyens immédiats. Par exemple, il est inutile de savoir si les délinquants qui attaquent un site sont là parce que les disparités sociales créent une tension chez eux — le policier n’as pas de pouvoir sur les disparités sociales, mais il peut recommander que la clôture du site soit renforcée.
                         (1)    ceci inclue de savoir QUI 
                                  (a)    se plaint du problème (citoyens, groupes de pression, représentants d’entreprises, autres policiers, etc.)
                                  (b)    est à l’origine du problème (ex. graffitis d’écoliers vs de gangs)
                                  (c)    peut contribuer à régler le problème
                         (2)    ceci inclue de former des hypothèses :
                                  (a)    « nous avons un point chaud ici parce qu’il y a beaucoup de commerces ». « Il y a beaucoup de pick pockets parce que c’est un endroit fréquenté par des touristes ». « Il y a beaucoup de vols dans les véhicules parce que la haie cache les voitures ». Ces hypothèses sont testables/vérifiables. Elles formeront la base de votre réponse.

                 iii.     RESPONSE (« réponse »). Ici il faut commencer par cibler les objectifs.

                         (1)    P. 9 du texte d’aujourd’hui, les objectifs sont :

  Les objectifs visés par le projet sont: de cibler les commerces potentiels; d’obtenir du financement des services bancaires pour payer des informateurs; de rencontrer les commis pour leur proposer de devenir informateurs; de saisir le matériel utilisé pour le clonage et de procéder à des arrestations.  

Or, ce ne sont pas là des objectifs valables. Pourquoi ?

Le deuxième cas (p. 11) dit vise à :

  rétablir le sentiment de sécurité des commerçants et des clients en enrayant les vols dans les véhicules à cet endroit précis. Les objectifs visés par le projet sont de réduire le nombre de vol de 50 %, de faire participer les commerçants et les employés dans la diminution du nombre de vols et d’inciter la clientèle à adopter de nouvelles habitudes (ne rien laisser d’attrayant dans sa voiture).  

— Ceci semble plus approprié, sauf qu’une confusion reste encore.

                         (2)    ENSUITE il faut deviser des moyens d’arriver aux buts. Ces moyens doivent découler logiquement à la fois du contexte et des objectifs visés.
                 iv.    ASSESSMENT (« appréciation »). Cette étape doit être conceptualisée AVANT le début de l’intervention — surtout si le moyen d’évaluer est en comparant des indicateurs pré et post-intervention. Il faudra peut-être penser à collecter certaines données avant la mise en place de la stratégie d’évaluation. Il faut également vérifier les choses suivantes :
                         (1)    le problème ne s’est pas déplacé (dans le temps, dans l’espace, vers une autre cible)
                         (2)    le problème ne s’est pas transformé en autre chose
                         (3)    les responsables ne sont pas tout simplement en guerre contre la solution
                 v.     Note : SARA ne s’arrête pas ici : il faut recommencer au début. 

        b.     À la GRC ce système est connu sous le nom de « CAPRA »
                 i.      CLIENTS; souligne la nécessité de consulter à l’extérieur du service de police. Les « clients » sont les citoyens qui bénéficient de services de police.
                 ii.     ACQUISITION et ANALYSE de renseignements : ceci vise à cerner les données principales du problème, incluant la géographie, l’architecture, les activités des usagers, les intérêts des acteurs touchés, etc.
                 iii.     PARTENARIATS : identifier les acteurs ou organismes qui peuvent contribuer.
                 iv.    RÉPONSES : peuvent inclure des protections additionnelles, des conseils, de l’information, la mise en place de stratégies préventives,
  
              v.     AUTO-ÉVALUATION : il s’agit de faire un bilan des résultats obtenus afin de réajuster le tir si nécessaire

4.     Problèmes typiques
        a.     Fausses données du problème dictées par les solutions disponibles. Si on a la possibilité de mettre sur pied une patrouille en vélo (des fonds ont été débloqués, par exemple), il y a un risque que le policier communautaire cherche à appliquer cette solution aux « problèmes » qui lui sont soumis. Dans ce cas l’analyse est pipée par le format de la solution pré-décidée.
        b.     Analyse difficile ou répétition de données déjà vues (cookie cutter / moule à biscuits). Il est facile de simplement répéter les modèles de problèmes déjà rencontrés au lieu de réellement analyser la réalité. Répéter les données du problèmes et la solution représente évidemment bien moins de travail. Par ailleurs, les formulaires produits par certaines forces de police (v. celui de la SQ) encouragent à la standardisation des problèmes, alors que le modèle de résolution repose au contraire sur la spécificité de chaque situation.
        c.     Réponses / objectifs fautifs. Il n’est pas rare de voir que l’objectif de l’exercice sera de « mettre sur pied une patrouille à vélo » ou « augmenter les patrouilles dans le secteur ». On le voit, ce ne sont pas là des objectifs mais des moyens. Lors de l’appréciation ces « objectifs » seront immédiatement remplis puisque ce sont les moyens qu’on a utilisés. Ainsi, le problème est « résolu » de manière entièrement tautologique.
        d.     Appréciation/évaluation bâclée. Dans un grand nombre de projets l’appréciation se limite à l’impression qu’ont les policiers d’avoir effectivement réussi à régler le problème de départ. Ceci est inutile, biaisé et sans signification. Ici la pensée scientifique et le scepticisme le plus élémentaire s’imposent de façon absolue. L’impression des policiers, quelque soit leur expérience, peut facilement être faussée par une foule de facteurs et ne permet aucunement de tirer des conclusion.