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  cours 3 (20 septembre)

Comment aborder un sujet criminologique. Les statistiques de la criminalité. Les documents disponibles. Différencier les questions factuelles des questions interprétatives. Comprendre le comportement et le point de vue du sujet. L’expérience de la réalité vs la réalité objective. Les erreurs logiques communes : pourquoi connaît-on mal le crime ?
❑ à lire : Manuel, 19-36.
atelier : formation des équipes, rencontre avec les monitrices, discussion et approbation des sujets individuels. Notez les problèmes d’éthique et les écueils empiriques potentiels.

   
 

1.     Les statistiques de la criminalité

        a.     Les statistiques policières. Ceci est la source la plus classique de savoir sur la criminalité. De nos jours au Canada toutes les agences de police doivent fournir leurs statistiques dans un format standardisé (ce rapport s’appelle la DUC, pour déclaration uniforme de la criminalité).

                 i.      La DUC compte un événement criminel par victime. Si un individu attaque simultanément 3 personnes, 3 événements sont comptabilisés (exception : fraudes à grande échelle).
ii.     Si une situation donne lieu à plusieurs crimes, seul le plus grave est comptabilisé (ce qui exagère la proportion des crimes violents).

Classification de la déclaration uniforme de la criminalité (DUC)
Crimes contre la personne : Crimes contre la propriété : Autres crimes :
Homicide, négligence criminelle et autres infractions entraînant la mort, tentative ou complot en vue de commettre un meurtre, agression sexuelle, autre infraction d’ordre sexuel, voies de fait, enlèvement ou séquestration, volqualifié ou extorsion, harcèlement criminel, menaces et autres infractions contre la personne. Crime d’incendie, introduction par effraction, vol de véhicules à moteur, vol d’une valeur supérieure à 5 000 $, vol d’une valeur inférieure ou égale à 5 000 $, possession de biens volés, fraude et méfait. Prostitution, infractions liées aux armes à feu et aux autres armes, infractions contre l’administration de la loi et de la justice, actes contraires aux bonnes mœurs ou inconduite, appels téléphoniques indécents ou harcelants et autres crimes. Infractions sur la conduite de véhicules : Infractions sur la conduite avec capacité affaiblie, délit de fuite et autres.

        b.     Le « chiffre noir »

                 i.      Aux débuts de la criminologie on appelait souvent ces chiffres « statistiques de la moralité » puisqu’on croyait qu’ils révélaient le caractère moral des populations. En France par exemple on faisait beaucoup de comparaisons entre le Nord et le sud, les différentes villes, départements, etc. (par exemple, dans les travaux d’Adolphe Quételet en Belgique et en France au milieu du 19e Siècle).

                 ii.     Dès le départ les statisticiens étaient au courant que les chiffres recueillis par la police étaient différents de la réalité : tout simplement, il y a des crimes dont la police ignore l’existence. Ceci s’appelle le « chiffre noir » de la criminalité. Il s’agit de l’ensemble des actes enfreignant le Code criminel mais non traités par le système de justice. Malheureusement la chose se complique tout de suite après.

                 iii.     En fait le système ne traite qu’une portion de toutes les infractions, et c’est là une des raisons pour lesquelles le système peut continuer à fonctionner). Seulement, au départ on supposa tout simplement que la portion cachée du crime était constante. Pour nuancer on a fait des différences entre les types de crimes : le meurtre avait un chiffre noir essentiellement négligeable, l’entrée par effraction, plutôt élevé, les voies de fait simples, extrêmement élevé, etc. À chaque niveau le chiffre noir était jugé constant, donc simple facteur de l’imperfection du système.

                 iv.    Pourtant, supposer que la criminalité cachée est constante c’est supposer que la police et les cours extraient un échantillon représentatif du crime, que leur activité est neutre. C’est également supposer que l’élément déclencheur (l’appel du citoyen, en général, mais également des directives politiques, l’intervention des médias, etc.) de cette activité est fixe. Au contraire, il faut se demander quels sont les effets
                        (1)    des ajustements dans la définition des crimes (ex. : de « viol » à « agression sexuelle ».
                         (2)    des stratégies policières sur les statistiques (ex. : alcool au volant)
                         (3)    de campagnes de publicité/sensibilisation sur le public et sur les acteurs du système (ex. : violence faite aux femmes)
                         (4)    des « paniques morales » (ex. : terrorisme, gangs de rue)
                         (5)    des attitudes morales dominantes (ex. : « hommes battus »)
                         (6)    de la disponibilité de services de sécurité privée et de justice privée (médiation professionnelle)

                 v.     Les crimes qui se retrouvent le plus aisément dans les statistiques ont des caractéristiques précises :
                         (1)    ils sont visibles : les crimes difficiles à détecter sont évidemment peu répertoriés. Ceux qui sont commis en privé sont aussi sous représentés, à moins de faire une victimes directe.
                         (2)    Ils sont signalés à la police — la police est une institution fondamentalement réactive : elle se charge d’affaires après qu’un citoyen ait fait appel à elle (témoin, victime, coupable). Celui qui fait appel au système officiel croit que ce système aura des effets bénéfiques :

                                  (a)    Au niveau pratique.
     (i)     les policiers mettront un terme à la situation
    (ii)    le système compensera la victime ou du moins fera justice
    (iii)   la situation ne se produira plus
    (iv)   les assurances réclament un constat d’infraction
    (v)    la police peut servir ses intérêts (dealers rivaux)

                                  (b)    Au niveau moral
       (i)    l’acte est suffisamment grave pour mobiliser le système
       (ii)    il est du devoir du citoyen de coopérer avec la police

                         (3)    Au contraire, celui qui croit que ce système n’aura pas d’effet bénéfique risque peu d’y faire appel :

                                  (a)    Au niveau pratique
            (i)     les policiers ne seront pas intéressés par la situation
            (ii)    le système ne mènera nulle part
            (iii)   le système pourrait se retourner contre eux (ex., prostituées)
           (iv)   le système exagérera les actes (perte de contrôle de la victime; présence de liens affectifs)
           (v)    déclarer les actes publiquement peut être embarrassant (fraudes « évidentes » [style « 419 »], victimes corporatives)

                                  (b)    Au niveau moral
            (i)     l’acte est de peu de gravité
            (ii)    les policiers/le système sont peu dignes de confiance/sont corrompus
            (iii)   pas d’apparence de devoir

                 vi.    Ainsi une proportion énorme de criminalité reste cachée à la police et au système pénal (d’ailleurs si ce n’était pas le cas, le système serait débordé). Ceci est dû au fonctionnement du renvoi, qui est loin d’être un pur hasard ou une simple déficience du mécanisme. Dans les faits, il est évident que les gens sont sélectifs dans leur appel au pénal et que cette sélectivité est culturellement localisée.

        c.     Depuis quelques années une nouvelle invention est venue s’attaquer au problème du chiffre noir : le sondage de victimisation ou victimation.

                 i.      Ces sondages ont des limitations assez sérieuses :
                         (1)    Ignorance des crimes « sans victime » (drogues, par exemple)
                         (2)    Ignorance des crimes institutionnels et commerciaux
                         (3)    Ignorance des crimes contre les institutions et commerces
                         (4)    Sur-représentation des crimes graves
                         (5)    Télescopage : entrée de crimes hors de la période d’étude

                 ii.     À la fois, on peut tenter de déterminer le taux de rapport de certaines infractions (source : Enquête sociale générale sur la victimisation, 1999).
                         (1)    vol qualifié : 46 %
                         (2)    voies de fait : 37 %
                         (3)    vol de/dans un véhicule : 60 %
                         (4)    vandalisme : 34 %
                         (5)    vol dans une habitation : 32 %


ERREUR LOGIQUE DE LA SEMAINE : LA PREUVE PAR L’ANECDOTIQUE

L’erreur anecdotique consiste à utiliser un cas précis pour illustrer un groupe. On voit souvent cette erreur dans les cas où la personne tente de prouver son argument en utilisant son expérience personnelle. Or, cette expérience peut très bien être exceptionnelle et ne s’appliquer qu’à une seule personne, en un temps et lieu uniques. Il n’y a aucune raison de croire que cette expérience est généralisable.

        Il ne faut pas confondre avec l’illustration : après qu’on se soit assuré que l’anecdote est effectivement représentative d’une réalité répandue, on peut l’utiliser comme exemple. Mais ceci implique une vérification empirique scientifique préalable.

 

2.     Comment on décrit la criminalité

        a.     Premièrement, on peut décrire la quantité de criminalité, agrégée ou par catégories choisies (selon une problématique individuelle). Ceci permet l’analyse comparative entre différents lieux et entre différents crimes. En étudiant ce volume, on identifie également une structure, c’est-à-dire un portrait des proportions entre différents types de crimes et entre différents types de criminels (exemples : âge, sexe, occupation, etc.).

        b.     Deuxièmement, on peut décrire l’évolution de la criminalité dans le temps à l’aide de séries temporelles (exemple : graphiques de Statistique Canada sur l’évolution annuelle des taux) ou de comparaisons historiques ponctuelles (exemple : la criminalité au Moyen Âge vs la criminalité contemporaine). Ceci permet d’établir la présence d’augmentations ou de diminutions de la criminalité.

        c.     Une fois cette description établie, on peut la comparer avec d’autres phénomènes ou événements pour tenter d’établir une relation. Les variations dans le temps ou dans l’espace peuvent potentiellement être expliquées par ces facteurs, c’est ce qu’une analyse statistique tente d’établir. Ceci mène à une explication des variations, et donc à l’identification de facteurs causals.


 

3.     Les faits et leur interprétation

        a.     En science sociales on distingue souvent les faits observables, mesurables, et l’interprétation qu’en font les gens. La raison est théorique.

                 i.      Dans une approche objectiviste le chercheur tente de découvrir les causes matérielles des comportements. Ces causes peuvent être d’ordre biologique, psychologique ou sociologiques. On cherchera des facteurs objectifs expliquant le comportement des individus ou populations.

                 ii.     Dans une approche subjectiviste le chercheur tente de découvrir les motivations individuelles ou collectives qui sont à la source de la prise de décision. Le présupposé est que l’action (réfléchie) humaine dépend non pas (ou pas exclusivement) de données objectives de l’environnement matériel mais également de l’évaluation qu’en font les acteurs. William Thomas disait que « if men define situations as real, they are real in their consequences ».

                 iii.     Votre approche porte à conséquence dans le choix des méthodes de recherche. Depuis l’École de Chicago, on sait bien que si on veut connaître la motivation d’un individu, il faut lui demander. Si vous voulez connaître les représentations sociales d’une population, il faut la sonder. Les statistiques sur les faits sociaux (éducation, emploi, âge, situation familiale, sexe, religiosité, etc.) deviennent secondaires dans cette approche.


4.     Histoire et discours

        a.     D’autres recherches s’intéressent à la progression des idées à travers le discours. Dans ces cas il faut faire l’analyse de documents où des argumentaires, des concepts, des définitions, etc. sont présentés. Ces documents peuvent être de sources variées, selon le sujet visé :

                 i.      Documents officiels produits par les gouvernements. Ministères, agences, organismes para publics. Ces documents sont variés : rapports d’études, rapports annuels de performance, rapports d’agences de contrôle, énoncés de mission, plans de développement, etc.

                 ii.     Documents produits par les administrateurs. Ceux-ci comprennent les discours de politiciens et de fonctionnaires, entrevues médiatiques, documentaires, livres, articles, débats politiques, travaux des députés et sénateurs, etc.

                 iii.     Documents d’analyse produits par des tiers, experts, consultants. Ici on trouvera non seulement l’information dont disposent les acteurs gouvernementaux mais également le genre de question que ces derniers se posent. L’idée n’est pas d’analyser ces rapports pour leur contenu factuel, informationnel, mais bien pour en tirer les concepts de base, les logiques, les idéologies, les présupposés de départ, les raisons pour lesquelles le sujet à l’étude est jugé important, et surtout la façon dont le savoir expert est intégré (ou non) à la pratique.

        b.     Pour savoir de quels documents on a besoin il faut, après avoir défini son sujet de façon très stricte, deviser une stratégie de recherche. Une quantité importante de ces documents est facile à trouver sur internet. Cependant, il risque que la quantité de documents trouvés devienne difficile à gérer. Vous pouvez vous aider avec des logiciels de classement comme ProCite ou d’analyse comme NVivo. Malgré tout, le meilleur moyen de se faciliter la tâche est de définir clairement ce dont on a besoin et de laisser tomber le reste