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  cours 2 (12 septembre)
L’éthique (expériences humaines; confidentialité; sécurité), l’empirique (la mesure objective) et le normatif (la prescription, les solutions suggérées). Différencier le savoir pour la police du savoir sur la police.
       ❑ à lire : Manuel, 7-21.
   
 

NOTE :     trouver un sujet pour la semaine prochaine. Coupures de journaux, question spécifique, quelques idées pour discuter en groupe.

 

1.     Les questions éthiques

        a.     Les expériences sur des sujets humains
                 i.      Exemple  : expérience de Philip Zimbardo, la prison simulée (« Interpersonal Dynamics in a Simulated Prison », International Journal of Criminology and Penology, 1973 (1), 69-97), qu’on appelle souvent le Stanford Prison Experiment (il y a un film récent qui reprend le même thème, The Experiment). Voyez http://www.prisonexp.org/.
                         (1)    hypothèse conventionnelle : que les relations humaines dans une prison sont le résultat de la personnalité de ceux qui y sont enfermés et de ceux qui y travaillent.
                         (2)    Étudier une prison existante est impossible, puisqu’on ne pourra jamais différencier l’effet individu de l’effet environnement : il est trop tard. Alors comment tester cette hypothèse ?
                         (3)    Par la création d’une prison artificielle où les acteurs sont indifférenciés au départ. Zimbardo a embrigadé des étudiants d’université (après sélection psychologique) dans une expérience ou une prison serait simulée, certains étudiants jouant le rôle de gardiens, d’autres de détenus. Les « gardiens » auraient des quarts de 8 heures par jour, les « prisonniers » jouant leur rôle durant une semaine complète.
                         (4)    les « gardiens » ont ressenti une augmentation de leur pouvoir social, une identification de groupe valorisante. Les « prisonniers », par contre, perdirent leur identité, devinrent passifs, dépendants, et la moitié firent l’expérience d’une dépression profonde, au point de devoir être « relâchés » avant la fin du projet.
                         (5)    Le professeur Zimbardo jouait le rôle du directeur de la « prison ».
                         (6)    l’expérience se termina après 6 jours (au lieu des 15 prévus) lorsque Zimbardo s’aperçut que les gardiens infligeaient aux prisonniers des sévices de plus en plus dégradants lorsqu’ils pensaient ne pas être surveillés.
                         (7)    conclusion : ce sont les relations de pouvoir créées par l’environnement qui sont responsables du comportement des individus, et non leurs caractéristiques personnelles (comment cette conclusion s’applique-t-elle à Abu Ghraib ?).
                         (8)    question : cette recherche est-elle éthique (attention, remarquez comment c’est différent d’« intéressante » ou « utile ») ?

                 ii.     exemple hypothétique : on retire tous les policiers d’un quartier pour voir si le taux de criminalité va monter. Est-ce éthiquement acceptable ?

        b.     La confidentialité
                 i.      Exemple : recherche sur les femmes dans une escouade de police

        c.     La sécurité
                 i.      Exemple : peut-on dévoiler les vulnérabilités d’un système de sécurité ?


ERREUR LOGIQUE DE LA SEMAINE : L’« EMPIRISME PRIMAIRE »

L’empirisme primaire est la source de bien des convictions, suppositions, et d’à peu près toutes les superstitions. Il s’agit, en gros, de supposer une causalité simplement parce que deux phénomènes se suivent dans le temps. En latin on dit : post hoc ergo propter hoc, « après, donc résultant de ». « Je portais ce chandail quand nous avons gagné notre match de hockey, donc c’est un chandail chanceux qu’il faut porter à tous les matches ». « J’ai pris ce médicament homéopathique, mon rhume est guéri, donc... ». « Nous avons augmenté nos patrouilles policières, puis la criminalité a diminué, donc... ».

 

2.     L’empirique et le normatif
        a.     Ici nous discutons philosophie. Parce que le  « normatif », c’est l’éthique, c’est ce qu’il faut faire, et non ce qui est — ça c’est l’« empirique ». La différence est absolument cruciale en sciences humaines, et pour vous personnellement parce que votre travail doit faire la différence entre les deux.

Donnez des exemples d’énoncés normatifs et empiriques au sujet de la police

                 i.      En sciences pures la distinction normatif–empirique est presque toujours automatiquement évidente. Décrire l’orbite de la lune ou le développement du VIH n’est pas un exercice normatif, bien qu’on puisse ensuite juger du bien fondé d’aller sur la lune ou de développer, distribuer, administrer un vaccin anti-VIH (virus d'immunodéficience humain). Les deux choses sont relativement distinctes.
                 ii.     En sciences humaines/sociales la distinction est moins claire.
                         (1)    les sciences humaines se penchent sur des sujets populaires
                         (2)    les sciences humaines servent souvent à élaborer/justifier des politiques
                         (3)    les sciences humaines fonctionnent toutes avec des « paradigmes » multiples
                                  (a)    qu’est-ce qu’un « paradigme » ? C’est un ensemble de théories, de méthodes et d’observations convergent sur une certaine perception de la réalité à observer. En criminologie, il y a deux paradigmes principaux, celui de l’étiologie et celui de la réaction. Au sein de l’étiologie on peut également voir deux écoles, celles de l’individualisme (par exemple, les crimes sont commis par des individus à profil criminel) et celle de l’environnement (par exemple, la pauvreté cause le crime).
                                  (b)    dans une multiplicité de paradigmes on peut toujours choisir celui qui risque le mieux de supporter une politique donnée.

        b.     La relation entre l’empirique et le normatif est indéniable, par contre, surtout à travers le prisme de l’efficacité.
                 i.      Exemple : la criminalité de rue et les caméras de surveillance.
                         (1)    questions empiriques : fonctionnement des caméras, logique offerte pour les utiliser, qui les utilise, qu’en fait-on au juste, qu’est-ce que les gens en pensent, etc.
                         (2)    questions normatives : ces caméras sont-elles socialement acceptables, violent-elle le droit à la vie privée, devrait-on mieux encadrer leur usage, etc.
                         (3)    questions d’efficacité : ces questions sont empiriques, mais fondées sur l’acceptation du principe de base. Exemple : les caméras réduisent-elles la criminalité ? Ici, on peut faire un design expérimental avant/après et groupe contrôle, ce qui est empirique. Par contre, il faut accepter au départ que la réduction de la criminalité est un objectif qui est indiscutablement valide et que la seule mesure des moyens d’y arriver est leur efficacité. Ces dernières suppositions sont fondamentalement normatives.
                 ii.     Ainsi, en pratique on peut difficilement séparer le normatif de l’empirique. L’important est de voir clairement la distinction entre les deux, et surtout d’en tenir compte dans toute analyse scientifique.

        c.     Autre problème : le droit
                 i.      Le crime est un objet défini au départ par le droit, tout comme la plupart des institutions qui gravitent autour de cette notion (tribunaux, police, prisons, centres jeunesse, criminologues, etc.).
                 ii.     Or, le droit n’est pas un système de catégorisation objectif, c’est le résultat d’un processus politique localisé dans une culture spécifique et au centre de luttes de pouvoir. Le fait qu’un acte soit désigné comme « crime » dans le Code criminel ne nous renseigne pas sur sa nature et encore moins sur la nature des autres actes qui ne sont pas dans le Code.
                 iii.     Le droit est un système normatif : le Code criminel, par exemple, dresse une liste des choses inacceptables jugées les plus graves, telles que reconnues par le gouvernement fédéral du Canada à cette époque précise.

 

3.     Le savoir sur la police et le savoir pour la police
        a.     Apprendre des choses sur l’appareil policier (y compris la sécurité en général) est un domaine important de la recherche criminologique. Exemples de recherches sur la police :
                 i.      Kansas City Police Patrol Experiment : la variation de l’intensité des patrouilles policières n’influe en rien le taux de criminalité.
                 ii.     Police des « points chauds » : si on augmente l’intensité au maximum à l’aide de technologies d’analyse de l’environnement et de répartition des effectifs, on peut avoir un effet sur la criminalité locale.
                 iii.     Étude des enquêtes : a démontré que le temps qui passe est un meilleur indicateur du résultat (négatif) de l’enquête que les efforts déployés par les enquêteurs.
                 iv.    Étude des interactions : Egon Bittner a montré comment le policier juge de la gravité des situations d’après l’atteinte à son autorité et non d’après le dommage causé ou d’après la sentence maximale prévue au Code.

        b.     Ce qu’on appelle « recherche pour la police » consiste à étudier des phénomènes ou activités afin d’améliorer les services de police/sécurité. Par exemple, quel est le meilleur moyen d’entrer en interaction avec le citoyen, la patrouille a pied réduit-elle la criminalité, etc.

        c.     La différence, en bref, est que la recherche sur la police ne s’inquiète pas des résultats ou conséquences pratiques de ses conclusions. Toute recherche peut toujours être utile à un niveau ou à un autre, mais le chercheur indépendant ne vise pas à améliorer les pratiques policières.

 

4.     Les recettes

        a.     La méthodologie n’est pas une bibliothèque de recettes à appliquer. Tous les sujets sont différents et requièrent une approche adaptée.
        b.     Le cours de méthodologie, donc, ne vise pas à vous enseigner des recettes à appliquer, mais une approche scientifique des sujets criminologiques.
        c.     Ceci inclue des balises
                 i.      rationnelles : comment pose-t-on une question logique
                 ii.     pratiques : est-il effectivement possible de répondre à cette question (exemple : la personnalité du tueur en série québécois; l’utilisation du renseignement de sécurité pour la lutte à la criminalité)
                 iii.     éthiques :
                         (1)    où se trouve la limite entre l’empirique et le normatif
                         (2)    est-il acceptable de faire cette recherche avec cette méthode ?

        d.     Ceci est en partie dû au fait que chaque sujet est, au départ, le résultat d’une théorie criminologique. Il n’existe AUCUN sujet sans théorie : aucun individu, aucun phénomène, aucun lieu, aucune institution, aucune profession, etc. À la base, la théorie commence avec la définition de l’objet à observer.
                 i.      Quelle est la chose que nous nous proposons d’observer ? Où la trouve-t-on ? À quel moment est-elle observable ? Quel aspect présente-t-elle ? Ces questions sont absolument cruciales au choix d’une méthode d’observation.
                 ii.     Si elle n’est pas déjà observée, comment savons-nous qu’elle existe ?
                         (1)    Elle ressemble à une autre chose. Comment définir cette ressemblance ?
                         (2)    Nous croyons qu’elle existe. La croyance est elle-même un sujet sociologique important, mais ce n’est pas une indication qu’une chose existe vraiment.
                         (3)    Elle est évidente.
                         (4)    Carl Popper : la science consiste-t-elle à puiser dans un baril ou à diriger un projecteur dans la nuit ?

                 iii.     Exemples :
                         (1)    je veux savoir si la prison fait diminuer le taux de criminalité. Quelles sont mes théories ? (sentences réelles, la nature du taux de criminalité, dissuasion/réhabilitation/neutralisation, notion de chronologie, etc.)
                         (2)    je veux savoir si les gangs de rue sont le fait de classes défavorisées. Quelles sont mes théories ?
                         (3)    je veux savoir si les patrouilles à vélo ont réduit la revente de drogue dans le parc. Quelles sont mes théories ?

                 iv.    Ce qu’il faut éviter : que nos « théories » soient de simples présupposés, de la sagesse populaire ou des préférences personnelles. Comment faire : étudier la littérature sur le sujet. Une théorie scientifique est différente d’une théorie de bar (pourquoi les Carabins ont-ils une bonne saison...). Une théorie scientifique repose sur une logique solide et des faits rigoureusement observés.

        e.     Il n’existe aucune méthode qui vous permette de faire abstraction de ces exigences, qui vous mènera directement à la réalité, qui évitera les écueils conceptuels, l’idéologie, etc. Ce travail doit être fait avant de choisir une méthode. La méthode n’est jamais une baguette magique de la connaissance.