CRI 1511
DÉLINQUANCE ET FACTEURS CRIMINOGÈNES
Session hiver 2002; chargé de cours: Stéphane Leman-Langlois
 
COURS 9: LE GROUPE DE PAIRS

L'influence du groupe. Création et intégration à une sous-culture délinquante.

Texte : Martin Schwartz et Walter DeKeseredy (1997), «Male Peer-Support Theories of Sexual Assault», Sexual Assault on the College Campus : the Role of Male Peer Support, Londres, Sage, 31-57.

 
A. INTRODUCTION

Source des graphiques: Sung Joon Jang (1999), «Age-Varying Effects of Family, School and Peers on Delinquency : a Multilevel Modeling Test of Interactional Theory», Criminology, 37 (3), 643-685).

Examinez les graphiques ci-contre, qui illustrent l'effet relatif des facteurs liés à la famille, à l'école et aux pairs: le jeune délaisse-t-il sa famille? Non, l'effet semble durer dans le temps. L'école perd-elle de sa force? Oui, mais tout de même assez tard dans la vie de l'individu. Mais les effets liés au groupe de pairs sont clairement dominants entre 11 et 18 ans -- âge où LeBlanc et Fréchette observent la presque totalité des débuts de carrières criminelles (notez que l'échelle des y est différente entre les tableaux 1, 2 et 3).

DD : 98% des introductions par effraction sont commises en groupe. 83% des vols d'automobile. 77% du vandalisme. Délinquance = activité grégaire. Les Glueck : 98% des délinquants ont des amis délinquants (contre 7% des non-délinquants).

POURQUOI? Causalité? Rassemblement?

 

B. CAUSALITÉ

1. Association différentielle
Edwin Sutherland (1940).
réf.: Edwin Sutherland et Donald Cressey (1939, V.F. : 1966) Principes de criminologie, Paris, Cujas.

Causalité. Le groupe est la source de l'apprentissage social (cognition, pas imitation) de l'identité délinquante + des buts et méthodes de la délinquance.
La délinquance est le résultat d'une prépondérance de «définitions» favorables ou défavorables à la violation de la norme (ce qui est acceptable / inacceptable).
--«Prépondérance» : proximité affective, proximité temporelle, répétition, autorité.

9 principes d'une explication «génétique» (au sens de «processus»)
1) le comportement criminel est appris. Personne ne naît criminel.
2) appris au contact d'autres personnes, communication verbale ou par l'exemple.
3) surtout appris à l'intérieur d'un groupe restreint («prépondérance»). Médias = influence distante et hors contexte immédiat (évidemment, les médias n'étaient pas à l'époque ce qu'ils sont aujourd'hui)
4) apprentissage c'est d'apprendre : techniques et méthodes / buts, raisonnements et attitudes.
5) l'orientation ou la cible de l'opportunisme (généralisé chez les jeunes) est fonction de l'interprétation favorable ou non des règles et non seulement de la simple disponibilité des opportunités.
6) Un individu devient délinquant quand les interprétations des règles qui lui sont connues sont à prépondérance négative. Ceci est le principe général de l'association différentielle, qui s'applique également aux groupes anti-délinquants.
7) Les associations différentielles varient en intensité, fréquence, durée. On peut donc les modifier (un rôle pour l'école?).
8) La formation obtenue pro ou anti-crime procède du même mécanisme d'apprentissage.
9) Les buts ultimes ne sont pas une explication du crime, puisqu'ils ne diffèrent pas (même prémisse, mais conclusion contraire à Cusson). Il faut chercher l'explication ailleurs.

--Ceci explique bien l'écologie criminelle (concentration géo, cours 11).
--Compatible avec désorganisation sociale (multiplication de groupes délinquants). Perte de confiance des résidents, prise de contrôle par les gangs, police inefficace. Ceci peut se produire au niveau de l'école également.
--Explique l'attention différentielle des policiers face aux personnes et situations selon les cartiers.

?? Comment l'association différentielle peut-elle être compatible avec l'étiquetage?

objections classiques

1) Tous ceux qui sont en contact avec des délinquants ne le deviennent pas. Gardiens de prison, par exemple. Réponse : ceci n'est pas une théorie imitative (Bandura) mais COGNITIVE : apprentissage différentiel de définitions. Simple disponibilité d'un modèle n'est pas suffisante.

2) Fonctionne pour déviance et pas délinquance. (Argument de la gravité objective de l'acte). Objection difficile parce que suppose que la limite déviance/délinquance est bien visible et fondée sur la gravité.

 

?? DÉVIANCE V. DÉLINQUANCE.
Sociologiquement, déviance = agissements définis comme hors-normes ou «antisociaux» par les autres membres du groupe. Délinquance : agissement définis comme illégaux.

Si on conçoit la société comme consensuelle on peut se l'imaginer comme un «super groupe» homogène, et donc la délinquance est tout simplement une déviance grave reconnue comme telle par tout le monde (argument par la gravité objective).

Si on conçoit la société comme conflictuelle, on doit s'attendre à y voir des déviances multiples selon les observateurs consultés (Amish, Hell's Angels, décrocheurs, homosexuels, etc. : tout ce qui sort de la norme du point de vue de quelqu'un). Ainsi la frontière déviance / délinquance n'est plus universelle, elle n'est pas au même endroit pour tout le monde (argument de «relativisme méthodologique» : tout est relatif quand on cherche à comprendre).

 

2. Sous-cultures déviantes
Albert Cohen, «Corner Boys» (1960).

Les jeunes des classes ouvrières / milieux défavorisés (underclass) apprennent malgré tout à valoriser les buts et les modèles de la classe moyenne, à travers la publicité, l'école, les programmes gouvernementaux, mais sans toutefois y avoir réellement accès = ceci cause un stress.

3 formes d'adaptation à ce «stress»: 1) extraction du milieu (devenir college boy, 5%); 2) abandon des modèles impossibles à atteindre (90%); 3) renversement des valeurs, valorisation de l'inverse (travail -> oisiveté; famille -> liaisons passagères; sécurité -> action; éducation -> décrochage; etc., 5%).

DONC : la délinquance est une adaptation positive à un contexte. Ce n'est pas une pathologie ou un manque de «socialisation».

Problème : délinquants des classes moyennes : pourquoi? Cohen remarque que les valeurs de travail et de gratification ultérieure s'effritent dans la classe moyenne (exemple : explosion de la dette personnelle pour accéder aux biens de consommation de luxe). Culture de plus en plus hédoniste et à la fois confrontée à la possibilité de moins bien réussir que les parents. Par ailleurs, les enfants des classes moyennes sont confrontés à des demandes conflictuelles : ils sont responsabilisés et contrôlés en même temps.

 

David Matza (1960), «techniques de neutralisation».

Les jeunes apprennent à reformuler les objectifs de leurs actes de manière à leur retirer leur apparence immorale (voire illégale). Permet de reconnaître les normes sans les suivre.

5 techniques
1) nier la responsabilité (pas ma faute, circonstances, accident)
2) nier les dommages (pas de mal, assurés de toute façon)
3) nier l'existence d'une victime (n'importe qui aurait fait la même chose, incluant la vic)
4) condamnation des condamnateurs (le juge et le jury on probablement fait pire, le système est corrompu, etc.)
5) invocation d'autorités supérieures (c'est la loi qui a tort; mes amis avaient besoin de moi [loyauté], la société est injuste, etc.).

?? Comparer aux «cognitions» dont nous avons parlé au cours 4.

 

--Nous verrons Walter Miller au prochain cours. Miller entend le concept de «sous-culture» au sens très large. Jusqu'ici, en fait, on n'a qu'un seul ensemble de règles, avec ce qu'on pourrait identifier comme des dysfonctionnements. Mais pourrait-on concevoir ces «dysfonctionnements» comme des structures culturelles, comme des sous-groupes? Il faut comprendre que pour Cohen la société est fonctionnelle, consensuelle, mais avec quelques ratés (sans jeu de mots!), alors que pour Miller, on le verra, des conflits et des clivages surgissent dans le tissu social.

 
 
C. RASSEMBLEMENT (une cause commune produit à la fois délinquance et association de délinquants, ou la délinquance donne le goût de s'associer à des délinquants)

Contrôle social
Représentants : Travis Hirshi (1960), Maurice Cusson, LeBlanc et Fréchette (jusqu'à un certain point).

Contrôle social : imposition des règles aux membres de la société. Formel ou informel.

-- Modèle consensuel / fonctionnaliste de la société prérequis ici.
--Cause de la délinquance = socialisation imparfaite: intégration des buts (argent, plaisir, pouvoir) mais pas des moyens acceptables.

Maurice Cusson (1981, «Examen critique des théories sous-culturelles de la délinquance juvénile», Annales de Vaucresson, n°18, 275-291). Les jeunes délinquants partagent les mêmes valeurs que les gens respectueux des lois, et ce, partout dans le monde : devant des crimes objectifs (présentés ceteris paribus), tout le monde s'entent pour dire que crime avec violence = mal (97% Indonésie, 99% en Iran, 100% aux ÉU, etc.); «seule une minorité de délinquants approuvent de la délinquance» (285).

?? Pouvez-vous faire un lien avec Matza?

DONC, on ne devient pas délinquant à fréquenter des délinquants, puisqu'en fin de compte le délinquant n'est pas différent de la moyenne des gens, ni
A) dans ses valeurs
B) dans sa rationalité (exception possible : présentisme).

Non, les délinquants s'assemblent parce qu'ils se ressemblent déjà dans les activités qu'ils entreprennent. Nous avons vu que pour Cusson la criminalité était une activité grégaire commise pour atteindre des buts. Il n'y a donc pas dans le groupe de pairs d'apprentissage de la délinquance, mais un apprentissage de délits et de méthodes.

Selon Cusson, le GROUPE représente un ensemble d'opportunités ou une création d'opportunités nouvelles (souvenez-vous que les délinquants ne sont pas différents des non-délinquants).
1) phase de contagion réciproque : encouragement mutuel. Délits peu graves, surtout axés sur le fun. On commet des délits simples nécessitant peu ou pas de compétences.
2) phase de l'apprentissage technique : délits plus graves, plus complexes, plus utilitaires, nécessitant une méthodologie efficace. Phase débute souvent en centre d'accueil, où on peut fréquenter des criminels + spécialisés / + expérimentés.

Le jeune n'est donc pas sujet à une dynamique de groupe, mais à un désir de participer : NUANCE IMPORTANTE. Donc, principe du coûts/bénéfices liés à la participation.

 
 

D. ALTERNATIVE
texte «Male Peer-Support Theories of Sexual Assault»

Il faut dépasser l'opposition ordinaire consensus v. conflit ou socialisation v. criminalisation. Point de vue alternatif : maintien et activation d'apprentissages latents par le groupe de pairs. Société / culture nord-américaine = concepts généraux abstraits; groupe de pairs : application concrète. Dans le texte le viol sert de sujet empirique, mais la théorie de l'effet du groupe de pairs est généralisable.

Point de départ : on sait déjà que le plus fort élément prédictif d'«agression sexuelle» (avant 1982 : viol / rape) est l'appartenance à un groupe de support masculin semi-organisé (pas simplement un groupe d'amis). La question est de savoir comment ça marche.

--Jeunes agresseurs potentiels n'arrivent pas au collège innocents, pour être sujets à l'influence nocive / corruptrice de leurs pairs. Ceci est un vieux modèle. PAR CONTRE : pas de trait de caractère psychologique prédictif non plus (p. 52).

--Le violeur typique ne connaît ni pathologie mentale ni carence sexuelle objective ou «médicale» (lire la comparaison Boston Los Angeles). L'«épanouissement» ou la «satisfaction» (ou tout autre vocabulaire) sexuels sont des données culturelles

Phase 1) les jeunes possèdent déjà, à leur arrivée sur le campus,
A) des valeurs (ou des « cognitions », si on veut faire un lien avec les autres cours) proposant la femme comme objet à conquérir et à exploiter;
B) des idées ancrées sur le besoin sexuel biologique (différentiel) des hommes et des femmes : généralement exagérés pour l'homme et sous-développés chez la femme (qui refuse de partager son abondance, V. Carol Smart : refus = insulte / défie la masculinité de l'homme).

Phase 2) le groupe de pairs devient un catalyseur important.
1) offre un vocabulaire neutralisant (Sykes / Matza)
2) conseil et encouragements directs, explicites
3) attitude de renforcement et de concrétisation des représentations sociales
4) contexte masculin auto-référentiel construction d'une réalité indépendante de la réalité sociale / des femmes. Construction d'une réalité prévisible permettant l'action (Kelly, Mead).

--Notez l'importance du langage et de la conception de la réalité (ici, la réalité sexuelle, souvent prise comme essentiellement biologique) dans l'action humaine.

 

ADDENDUM : important mais flou, le rôle des psychotropes

--Consommation chez les jeunes : très forte association délit - consommation
--Surtout : alcool, et en deuxième rang cannabis et dérivés.
--Plus fort taux général de consommation au Canada : 15-24 ans. Contrevenants : 50% sont également consommateurs. À 15 ans : 45% produits illicites, 50% alcool. 17 ans : 53/60; 22 ans : 80/91.
--Consommation LORS du délit : entre 10 et 70% selon le délit.

Modèles explicatifs :

1) causal, consommation entraîne la délinquance. Pas de vérification empirique à ce jour. Possibilités : réduction des inhibitions, adrénaline, encouragement.

2) nécessité, causée par le prix du produit. Vol pour subvenir au besoin. Fonctionne plus ou moins bien pour cocaïne et héroïne (certaines recherches ne dénotent pas de lien clair), mais pas pour alcool et mari.

3), causalité inverse, délinquance -> consommation.

4) sous-culturel (cause commune), environnement social cause délinquance ET consommation; fréquentation de pairs délinquants et rejet des normes conventionnelles entraînerait également la consommation.