CRI 1511
DÉLINQUANCE ET FACTEURS CRIMINOGÈNES
Session hiver 2002; chargé de cours: Stéphane Leman-Langlois
 

COURS 7: LA FAMILLE

Corrélation de l'activité criminelle des jeunes avec certaines caractéristiques familiales. Familles monoparentales, pauvreté, éducation, disponibilité et discipline parentale.

Texte : Ellen Lipman, Michael Boyle, Martin Dooley et David Offord (1998), Les enfants et les familles gynoparentales : Étude des facteurs influant sur le bien-être de l'enfant, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada.

 

A. INTRODUCTION

Nous arrivons aux facteurs environnementaux et théories sociologiques. LE TROUPEAU.

Famille = environ 20 % de la variation de la délinquance. Important mais pas fondamental, contrairement à ce qu'on pense.

Famille ET adolescence : inventions récentes. Au départ, on pensait trouver facilement la cause de la déviance des enfants dans la déviance de la famille du modèle culturellement dominant. Théorie des « familles brisées » qui ne tient plus aujourd'hui (en partie à cause de la prévalence des familles « brisées »).

Famille = SITE où plusieurs influences / facteurs convergent. Certains sont criminogènes, d'autres socialisants ou inhibiteurs. Fait intéressant : la proximité temporelle des facteurs criminogènes familiaux est proportionnelle à leur effet (contrairement à bien des théories développementales et à psychanalyse).

STATS = 83% ados 2 parents; 35% chez judiciarisés. Attachement aux parents : 35% v. 17%. Bonne atmosphère familiale : 71% v. 54%. Activités en famille : 70% 42%.

Pour des fins heuristiques, on peut grouper les facteurs criminogènes liés à la famille en 3 catégories :

forme familiale (qui sont les parents, divorce, garde, etc.)
dynamique familiale (nature des membres (frères, soeurs, âge des (du) parent(s), inter relations, activités quotidienne des membres)
éducation et supervision (pratiques concrètes, actives d'éducation des enfants)

 
 

B. FORME FAMILIALE

Fait reconnu : familles monoparentales/gynoparentales ont des enfants qui semblent plus à risque (criminalité et autres difficultés). Question : pourquoi?

Une réponse conventionnelle veut que le faible revenu et le désavantage économique qui caractérise les familles monoparentales produise un stress sur la famille.

Toutefois : même avec variables intervenantes annulées, reste un effet «mère seule» (conservateurs : privation de présence masculine).

 
Tableau : Sommaire de la force d'association entre le statut de mère seule et les résultats observés chez l'enfant

 

RÉSULTATS OBSERVÉS CHEZ L'ENFANT




MODÈLES EXPLICATIFS

Mésadaptation sociale
bêta
(erreur type)
r2

Troubles mentaux
bêta
(erreur type)
r2

Résultats en mathématiques
bêta
(erreur type)
r2

1. Statut de mère seule

0,10
(0,00)
0,01

0,16
(0,03)
0,03

-0.07
(0,05)
0,01

2. Statut + variables sociodémographiques
(sexe, âge, revenu, emploi...)

0,06
(0,00)
0,03

0,12
(0,04)
0,06

-0,01
(0,06)
0,03

3. Statut + variables personnelles
(dépression, pratiques parentales hostiles...)

0,05
(0,00)
0,24

0,09
(0,03)
0,32

-0,06
(0,05)
0,01

4. Statut + variables sociodémographiques + variables personnelles

0,02
(0.00)
0,25

0,07
(0,03)
0,34

-0,01
(0,06)
0,03

n

9 398

9 398

4 040

Tiré de Ellen Lipman, Michael Boyle, Martin Dooley et David Offord (1998), Les enfants et les familles gynoparentales : Étude des facteurs influant sur le bien-être de l’enfant, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada.
 

Le tableau précédent démontre que le statut de mère seule n'explique que très peu de la variation de la mésadaptation sociale et des troubles mentaux. Cet effet disparaît progressivement quand les autres variables sont ajoutées, ajout qui permet d'ailleurs d'expliquer beaucoup mieux chacune des variables mesurées. Il est raisonnable de croire que si une différence formelle aussi grande que la présence ou l'absence d'un parent a si peu d'effet que dans l'ensemble les autres différences formelles (familles reconstituées, adoptions, etc.) risquent peu de montrer des effets intéressants.

Passons donc à la prochaine catégorie de facteurs :

 
 

C. DYNAMIQUE FAMILIALE

1. Texte sur les familles gynoparentales
Tableau 2 du texte montre faible effet des variables sociodémographiques. Plus importantes corrélations : sexe masculin de l'enfant sur «troubles mentaux» et scolarité de la mère sur «résultats en maths». ?? (R. : la mère plus scolarisée a plus de facilité à l'école, et donc peut mieux aider ses enfants et seconder le travail des éducateurs; de plus, la mère scolarisée valorise l'école et l'apprentissage [on verra plus tard l'importance de ceci]).

Variables personnelles sont les plus fortes, tableau 3. En particulier, «pratiques parentales hostiles» sur mésadaptation sociale et troubles mentaux.

Définition de «pratiques parentales hostiles»
fréquence accrue de contrariété, de désapprobation, de colère, de châtiment et de problèmes de gestion du comportement, de même qu'une fréquence moindre d'éloges (mesures de la fréquence : jamais, moins de la moitié du temps, à peu près la moitié du temps, plus de la moitié du temps, tout le temps).

?? Attention : pourquoi les «pratiques parentales hostiles» seraient-elles plus significatives chez familles gynoparentales que familles biparentales (voir figures 2a et 2b, p. 22)?

Facteurs : plus il y a d'attachement, de supervision, communication, moins il y a de conduites délinquantes. Plus il y a de confrontation, de stress, de difficultés diverses, plus il y a de conduites délinquantes. Principal : supervision des enfants. C'est là par contre un facteur qui est lui-même dépendant d'autres variables : emploi et situation géographique surtout – deux choses liées au statut socio économique.

 
2. Explication de LeBlanc / Fléchette (ch. 4, p. 150-2) :
La présence et l'implication active du père sont déterminantes parce que les adolescents étant mâles, ils sont en quête d'identité masculine. Explication alternative : culturellement, l'homme est figure d'autorité (surtout dans les années 70); donc, supervision plus efficace (explication socio-culturelle plutôt que bio-développementale).
 

3. Violence dans la famille (violence engendre la violence)
réf. : Christine Alksnis and Jo-Anne Taylor (1994), Être victime ou témoin de violence familiale pendant son enfance: conséquences sur le comportement de l'enfant et de l'adulte, Ottawa, Service correctionnel du Canada.

STATS : 29 % des femmes ayant été mariées rapportent victimisation
15 % des femmes mariées rapportent victimisation courante
68 % des incidents, enfants sont présents (selon la mère, donc sous-estimation)
5 % des enfants en général sont eux-mêmes maltraités (É-U); 34 % des délinquants.

D'après les recherches sur les enfants, ceux qui sont à la fois témoins et victimes de violence voient leur comportement plus marqué par l'agressivité que ceux qui sont simplement des victimes, ces derniers ayant à leur tour plus de difficultés que ceux qui ont été témoins de violence mais qui n'ont jamais été victimisés.

Donc, échelle: témoin -> victime- > témoin et victime. MAIS : relation pas si solide qu'il peut sembler de premier abord. 30% des jeunes victimes de violence montrent des troubles affectifs. Mais des problèmes méthodologiques assez difficiles, surtout le ex post facto, subsistent. Des études prospectives sont nécessaires mais inexistantes – pour l'instant l'ensemble des études est basé sur des enquêtes rétrospectives, et comme la plupart des gens associent la violence vécue à la violence active (médias...) il est fort possible qu'un biais de confirmation important existe.

 
 

D. ÉDUCATION ACTIVE ET SUPERVISION

1. Supervision et contrôle ne supposent pas la punition des comportements déviants. Dans Délinquances et Délinquants, (LeBlanc et Fréchette, 1987), les jeunes judiciarisés sont moins surveillés (53% v. 78%) mais plus punis (59% v. 31%).

Ch. 4 (p. 150):
famille adéquate : exigences constantes mais raisonnables, communication efficace, participation. 30% des adolescents judiciarisés.
Famille conflictuelle : plusieurs facteurs (sociaux, économiques, affectifs) produisent des tensions. 35% des ados judiciarisés
Famille inexistante : aucun encadrement, communications, liens ou participation. 35% des ados judiciarisés.

 

 

2. Gerald Patterson
Quatre facettes du style de supervision idéal:

1) règles claires, explicites, et constantes
2) surveillance adéquate (good enough parenting). Pas nécessairement totale, mais raisonnable.
3) reconnaissance systématique des bris des règles.
4) application consistance de sanction

Attention, ceci n'est pas une recette de prévention. On peut y voir comment un enfant peut apprendre des comportements sociaux et donc comment des pratiques parentales incompétentes rateront cette occasion, produisant des enfants « non socialisés ». Par contre, un enfant pourrait bien apprendre des comportements rejetés par la société dans son ensemble!

 
 

E. POURQUOI (conclusion)

1) Développement moral basé sur l'apprentissage par l'expérience et l'usage plutôt que sur le développement proprement dit. Le passage d'un stade à l'autre serait une question d'apprentissage.

2) John Bowlby : l'attachement à la mère, en (très) bas âge, produit la capacité d'empathie (psychanalytique mais très populaire aujourd'hui). Absence : psychotisme, anxiété, faible estime de soi. Semble y avoir preuve empirique : a) corrélation forte entre attachement à 1 an et comportements antisociaux à 6 ans. b) Corrélation agressivité – attachement. Problème d'analyse : l'attachement en bas âge, bien sûr, est aussi prédictif d'attachement plus tard...

3) Apprentissage social. Albert Bandura : observation = action. Modélisation des comportements. L'enfant apprend en imitant. Expérience du clown. Gérald Patterson : apprentissage par essai et erreur (empirique / cognitiviste). Expérience de ce qui fonctionne dans un contexte donné.

4) Contrôle social : les parents inculquent à leurs enfants non seulement les valeurs de la société mais également le fait que si on les viole a) on est puni; b) on n'obtient pas les bénéfices de vivre en société (dont en premier lieu l'approbation des parents). Les enfants apprennent également à repousser dans le temps la satisfaction de leurs désirs.

5) Position moralisante : la famille est un microcosme qui est la source du social (variante néo-libérale : le social n'existe même pas). Son fonctionnement est justement basé sur l'actualisation ou la mise en scène des règles de vie en groupe. De plus, les règles de la famille SONT les règles de la société. Pas étonnant alors que l'enfant formé à la famille soit «socialisé», puisque la société vient de la famille. Corollaire : notre société connaît aujourd'hui une «dérive des valeurs» (ou autre expression du genre) parce que les familles sont éclatées.