CRI 1511
DÉLINQUANCE ET FACTEURS CRIMINOGÈNES
Session hiver 2002; chargé de cours: Stéphane Leman-Langlois
 
COURS 5: FACTEURS PSYCHOLOGIQUES

Les troubles mentaux graves. Problèmes psychologiques courants. Personnalité antisociale. L'étude des populations carcérales. La victimisation.
Textes :

--Joel Paris (1996), « Antisocial Personality Disorder : A Biopsychosocial Model », Canadian Journal of Psychiatry, 1996, vol. 41, 75-80.
--J.M.W Bradford (1996), « The Role of Serotonin in the Future of Forensic Psychiatry », Bulletin of the American Adacademy of Psychiatry, 24 (1), 57-72.

--Visitez également : Psychomédia

 

A. INTRODUCTION

Nous cherchons des différences provenant de la personnalité et favorisant le début, la continuité, la fréquence, la gravité et/ou la persistance de l'agir délinquant. Étudier la personnalité criminelle c'est dire « dans des situations similaires certaines personnes risquent davantage de commettre un acte criminel ».

Premiers efforts : folie et « imbécillité morale » : défaut de la faculté morale.
Ensuite: délinquance = pathologie, maladie. 

Constats contemporains : a) Les populations carcérales mesurées au MMPI (Minnesota Multiphasic Personality Inventory) sont 1) plus impulsives; 2) plus hostiles; 3) moins matures; 4) plus égocentriques que la moyenne. Mais il s’agit d’une population déjà sélectionnée par le système. En fait, dans la population en général les traits de personnalité sont peu prédictifs de la délinquance

(de plus, l’approche type MMPI ou CPI [California Psychological Inventory] sacrifie souvent le bon sens scientifique pour satisfaire aux besoins statistiques. Par exemple, l’échelle de « déviance psychopathique » du MMPI, si fortement corrélée à la conduite délinquante, contient des questions du genre, « quand j’étais jeune j’ai volé à l’occasion » et « je n’ai jamais été arrêté par la police »). 

Néanmoins, certains types de délinquance, surtout les crimes de violence de faible et moyenne gravité, sont associés de façon significative à certaines personnalités : irresponsabilité, faible contrôle de soi et intolérance à la frustration.

Voyons donc trois courants ou perspectives principaux : 1) interprétation / phénoménologie / subjectivisme; 2) conditionnement / déterminisme / objectivisme; 3) apprentissage et psychologie cognitive.

 

B. PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES ET CLINIQUES

1. Psychanalyse.

Freud, début du siècle (aussi: C. G. Jung et W. Reich). Les interprétations et réactions de l'individu sont fonction du bagage des expériences formatrices stockées dans l'inconscient, surtout durant l'enfance (jusqu'à 6 ans).

Ce modèle est assez faible aujourd'hui (en neurologie on ne retrouve ni l'inconscient, ni le moi, le surmoi ou le ça freudiens; aussi, les doutes s'accumulent sur traumatisme, mémoires réprimées, etc.). De plus, la multiplication de paradigmes (topique [ça-moi-surmoi] / dynamique [pulsions: libido, mort, etc] / économique [investissements d’énergie] rendent cette approche infalsifiable.

Style freudien : les criminels ont un surmoi (centre de contrôle moral autocritique) trop fort et ont acquis un sentiment de culpabilité extrême et cherchent inconsciemment à se faire appréhender et punir; OU : ils ont un surmoi trop faible ; OU : leur surmoi fonctionne bien mais a été organisé autour de mauvaises valeurs. Cette approche et donc, en plus de ses problèmes scientifiques, bien trop flexible pour être explicative.

Variations modernes 1) la pensée et l’agir seraient la reproduction de modèles de relations à objets et à personnes intériorisés durant l’enfance; 2) L’agir reflète un besoin d’homogénéisation et de protection de l’identité personnelle. 3) Selon John Bowlby l’agressivité provient d’un manque d’affection maternelle en très bas âge.

 

2. Développement moral

a) Jean Piaget : Imaginez que vous jouez au Monopoly avec un enfant. Sa conception des règles évolue avec le temps, sous une combinaison d’effets biologiques (maturation du cerveau) et sociaux (apprentissage).

Stade A : 0-3ans: stade moteur/individuel. Jeu incohérent, cadre strictement concret. Stade B : Égocentrisme, 3-5/6 ans, imitation, interaction sociale axée sur le gain individuel. Stade C : coopération naissante, 7/8-11 ans; début d’élaboration, de maintien et de respect de règles. Stade D : coopération mutuelle ( 11/12-13/14 ans) codification plus stricte des règles; reconnaissance des règles comme utiles à tous les membres du groupe; respect des règles; conception de la règle comme une chose en elle-même (au lieu d’un simple paramètre de la situation, comme une règle de jeu). La délinquance pourrait donc provenir d'un retard de développement.

À ceci s’ajoutent trois stades de conception de la règle: subie (imposée par l'autorité), hétéronome (existe de façon objective), consensuelle (existe de façon participative).

b) Lawrence Kohlberg : identifie 6 stades de jugement moral, dont trois niveaux principaux  : i) pré-conventionnel : comportement justifié par le confort personnel. ii) conventionnel : justification par un concept de l'«ordre» tel que reproduit dans le groupe principal. iii) post-conventionnel : jugement fondé sur des principes abstraits universels (ce qui équivaut à égocentrique - démocratique - éthique).

Attention: il ne faut pas en déduire que les gens qui conçoivent la norme au niveau post-conventionnel sont automatiquement moins criminalisés que les autres. Ce qui est intéressant ici c'est la source de ces règles. Nous en reparlerons avec l'influence du groupe de pairs.

 

3. Approche clinique d'Étienne DeGreeff.

(1950) Sentiment d'injustice subie. Élément important: le passage à l’acte est progressif/évolutif. Criminel potentiel se convainc peu à peu que son environnement le victimise, que quelque chose qui lui est dû lui est refusé. À la source se trouve une carence affective qui rend difficile le respect de la valeur de l'autre. Évolue en une Inhibition tout d'abord affective – qui peut aller jusqu’à volitive. --Ceci s'applique surtout aux crimes graves (crime type : homicide conjugal). Moins le crime est grave, plus il est opportuniste, moins cette explication tient la route.

La plupart des gens vivent cette dynamique et peuvent se sentir opprimés par d'autres, à des degrés divers. La différence est que les délinquants dépassent un seuil arbitraire légal dans leurs moyens d'y remédier, c'est-à-dire dans l'élaboration du processus justicier. Le crime fait donc justice, du point de vue du criminel (concepts rapprochés, plus contemporains : i) le crime comme contrôle social, de Donald Black : le crime est un moyen de rétablir un certain ordre social, tout comme le droit (bien sûr il ne s'agit pas tout à fait du même ordre – mais ce ne sont pas des antithèses non plus); ii) les rationalisations.

Ce type d’approche est essentiellement fondée sur l'étude de cas. Mais le «sentiment d'injustice subie» est-il un facteur criminogène? Non. C'est une indication qui doit nous faire comprendre que dans certains cas le passage à l'acte est le résultat d'une évolution psychologique de l'individu – durant laquelle plusieurs facteurs peuvent intervenir. Cette explication serait donc en contradiction totale avec celles qui font état d'un faible contrôle de soi ou d'impulsivité – ou en fait de personnalité criminelle... En effet, serait-il possible que la personnalité criminelle soit uniquement liée aux crimes moins graves?

 

C. PERSPECTIVES OBJECTIVISTES

1. «Noyau central de la personnalité criminelle», Jean Pinatel, 1974:

Égocentrisme : évaluation de situation strictement d’un point de vue d'utilitarisme personnel
Labilité 
: incapacité d’organiser et de prévoir (tête folle)
AgressivitéIndifférence affective
 : (Ressemble à psychotisme chez Eysenck)

 

2. Personnalité criminelle selon Eysenck
Hans Eysenck, échelle PEN (Réf. : Eysenck, Hans Jurgen et Gisli H. Gudjonsson (1989), The Causes And Cures Of Criminality New York, Plenum Press).

Selon Eysenck la personnalité s'étend sur trois dimensions.

Extraversion (bas niveau d'activité cérébrale, dont nous avons déjà parlé au cours 2). L'extraverti recherche les émotions, est moins sensible au contexte.

+ traits de personnalité:

Psychotisme (agressivité, absence d’empathie). Impulsivité incontrôlée, difficulté d’investissement émotionnel, «prisonnier du présent».
Névrotisme
(anxiété, dépression, fragilité émotive). Faible estime de soi. À la remorque du groupe.

+ « g » faible (faible capacité de comprendre et d’assimiler les règles complexes)

= délinquance

Les trois (+g) facettes PEN sont des facteurs qui viennent modifier la réponse au conditionnement social (perspective essentiellement behavioriste). Se sont des facteurs innés HÉRÉDITAIRES. Des valeurs élevées sur l'échelle PEN réduise la capacité d'apprendre et d'intégrer les valeurs sociales («de développer une conscience» selon Eysenck) et donc augmentent le risque de criminalité.

 
 
3. « personnalité antisociale » selon le DSM-IV

L'expression « personnalité antisociale » est la version moderne du concept de « psychopathe » et « sociopathe ». Selon le Diagnostic Statistical Manual,

A. Mode général de mépris et de transgression des droits d'autrui qui survient depuis l'âge de 15 ans, comme en témoignent au moins trois des manifestations suivantes:

1. incapacité de se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux, comme l'indique la répétition de comportements passibles d'arrestation
2. tendance à tromper par profit ou par plaisir, indiquée par des mensonges répétés, l'utilisation de pseudonymes ou des escroqueries
3. impulsivité ou incapacité à planifier à l'avance
4. irritabilité ou agressivité, indiquées par la répétition de bagarres ou d'agressions
5. mépris inconsidéré pour sa sécurité ou celle d'autrui
6. irresponsabilité persistante, indiquée par l'incapacité répétée d'assumer un emploi stable ou d'honorer des obligations financières 7. absence de remords, indiquée par le fait d'être indifférent ou de se justifier après avoir blessé, maltraité ou volé autrui

B. Âge au moins égal à 18 ans

C. Manifestations d'un trouble des conduites débutant avant l'âge de 15 ans.

D. Les comportements antisociaux ne surviennent pas exclusivement pendant l'évolution d'une schizophrénie ou d'un épisode maniaque.

Référence: American Psychiatric association, DSM-IV, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Traduction française, Paris, Masson, 1996

 

--à noter :
a) Le DSM est un système de prédiction basé sur des agrégats statistiques. Il n'offre pas d'explication mais des constats.
b) Ainsi, les traits de personnalité donnés au DSM sont prédictifs SEULEMENT dans la mesure où les troubles à diagnostiquer sont persistants, stables (et non accidentels ou de durée limitée), et causent des problèmes sérieux dans un ou plusieurs domaines de la vie de l’individu.
c) L'immense majorité des (10) personnalités-type du DSM n'ont aucun lien avec la délinquance – sauf la personnalité antisociale.
d) selon les statistiques la personnalité antisociale s’effacerait avec le temps, surtout à partir de l'âge de 30 ans. Étrange combien ceci concorde avec notre courbe des âges, non? Il faut se poser la question : sommes-nous réellement en train de mesurer une personnalité, ou simplement un comportement?
e) enfin, remarquez qu'on diagnostique la PA en demandant au patient s'il a eu des comportements criminels. D'un point de vue psychiatrique c'est acceptable, mais pour un criminologue ça rend la fameuse corrélation PA=>crime artificielle.

Causes (Consultez Paris)
***ATTENTION : assurez-vous de comprendre la différence entre biologique et héréditaire!
Modèle bio-psycho-social : hérédité (boîte noire) + traits de personnalité (surtout, «agressivité impulsive») + désintégration sociale = personnalité antisociale.

BIO :
a) neurotransmetteurs
b) hérédité (structure cérébrale? – pas clair pour l'instant = boîte noire)

PSYCHO :
a) carences affectives en bas âge
b) adoption de schémas cognitifs intransigeants/absolus et inaltérables (par exemple, «le monde est dangereux», la société est pourrie», «on ne peut compter sur personne» etc.)

SOCIO : notez que le taux de PA change d'une société et d'une époque à l’autre, ce qui semble indiquer une forte composante sociale. Paris place certains de ces facteurs parmi les facteurs psychologiques, par contre:
a) statut socio-économique
b) père antisocial = risque environnemental et non biologique (p. 76)
c) structure familiale défectueuse

Théories modernes de la PA (Paris par exemple) suggèrent que les traits de personnalité (impulsivité et extraversion) sont nécessaires à l'apparition de la PAS mais ils ne sont pas suffisants. C'est-à-dire que la présence de facteurs sociaux, surtout dans la famille, est déterminante.

Problème : en fait, on qualifie trop facilement d'«antisocial» (depuis bien avant le DSM...) ce qui semble incompatible avec l'ordre, et ce qui semble incompatible avec l'ordre semble pathologique : la personnalité antisociale est celle qui a des comportements antisociaux et vice-versa. Jusqu'à un certain point il s'agit encore d'une tautologie; de plus, ici on catégorise mais on n'explique rien. En fait, souvent on utilise « antisocial » au lieu de « criminel » simplement pour faire plus scientifique. Enfin, le crime est souvent agressif et désorganisé et certainement pas fait pour autrui, il est donc « antisocial ». Le danger est donc de simplement définir le criminel par la nature de ses actes, ce qui n'aide en rien à expliquer ni crime, ni criminalité ni criminel.

Cela dit, la PA reste en tout et pour tout RARE et est donc d'une valeur explicative marginale, surtout si on tient compte du fait qu'il subsiste toujours un fond de circularité dans la théorie.

 

D. APPRENTISSAGE

1. Psychologie cognitive

Depuis George Kelly (1955). 1er principe : agir est essentiel à la nature humaine. Ne nécessite pas d’explication. Ce qu’il faut expliquer : la FORME de l’agir. 2e principe : pour agir il faut trouver le sens / prédire les résultats possibles – sinon l’action est IMPOSSIBLE puisqu’on ne peut en prévoir les conséquences.

11 Corollaires dont : Empirisme : dépend de l'expérience. Individualisme : chaque point de vue diffère légèrement; il y a donc des malentendus, des conflits, des manques de communication, etc. Catégorisation : chaque expérience est comparée au savoir acquis, et doit prendre sa place dans une certaine compréhension du réel – sinon elle est inutile.

Dans cette perspective, l'individu apprend en faisant l'expérience du monde, mais en interprétant cette expérience à la lumière de ce qu'il sait déjà. Rappelez-vous du texte sur la violence et les adolescentes; un des facteurs les plus fortement liés à la délinquance était les « cognitions » : « le coefficient de corrélation entre cognitions et comportement antisocial/agressif est de l'ordre de 0,35 à 0,40 ».

Si l'action est le résultat d'une prédiction (+ corollaire empirique), l'interprétation des actions des autres est donc toujours nécessaire – l'ensemble de ces actions constitue le milieu social dans lequel je dois agir. Attention : on n’a pas à supposer que cette interprétation est vraie ou fausse, c’est une interprétation, tout simplement.

Si on veut pousser plus loin, on peut dire que l'individu se forme une « théorie de l'esprit » par laquelle il tente de prévoir les réactions des autres en s'élaborant une image du fonctionnement de leur esprit. Il va sans dire que cette « théorie » individuelle affecte grandement nos relations interpersonnelles. Par exemple, si vous avez appris que les autres vont profiter de vous à la moindre occasion, vous allez agir en conséquence.

L'interprétation ou compréhension du contexte est donc affectée par des valeurs antisociales, une interprétation négative des réactions de l'entourage, conviction d’être exclu, conceptions de la violence, du vol, etc. Le délinquant est celui qui se croit (une ou plusieurs des choses suivantes) : exclu, victimisé, étouffé, trop couvé, qui perçoit le monde comme injuste envers lui, qui croit que chacun doit profiter au maximum des situations et opportunités, etc.

DONC on se comporte comme on croit devoir se comporter. Il est possible qu'on agisse violemment et qu'on n'y pense APRÈS. Mais ceci suppose tout de même l'existence préalable des cognitions.

**Voyez si vous pouvez faire un lien avec le QI : serait-ce l'incapacité de nuancer et d'adapter les cognitions à l'expérience quotidienne qui mène à la délinquance?

 

2. Apprentissage social

i) Association
Réf. : Ronald Akers (1985), Deviant Behavior : A Social Learning Approach (3e édition), Belmont (Californie), Wadsworth.

On a déjà dit que l'action consiste à poursuivre des objectifs. La réalisation de ces objectifs ou au contraire une conséquence non-voulue et négative à l'action entreprise peut être comprise comme un système de conditionnement opérant. Ce conditionnement fonctionne de façon relativement simple : la réalisation d'objectifs récompense l'action et la punition ou tout dommage subi décourage de recommencer (mais attention : la perception de réussite ou de dommages subis est subjective et localisée dans le groupe).

Comme chez Kelly, l'individu apprend par expérience empirique (attention, encore une fois, ceci ne veut pas dire qu'il s'agit d'une approche de niveau scientifique -- c'est du quotidien dont il s'agit et donc on n'a pas à supposer qu'une réalité objective est effectivement analysée). La différence c'est qu'ici on tient davantage compte du groupe social qui entoure l'individu et de l'apprentissage à travers l'action concertée. Cette perspective provient de la théorie de l'«association différentielle» de Sutherland (dont on reparlera) : c'est en rencontrant d'autres individus différents qu'on apprend des choses nouvelles.

L'apprentissage de l'action criminelle est donc exactement le même que tout autre apprentissage. Seul l'environnement social diffère, donc le contenu de cet apprentissage (ici nous laissons la psychologie pour la sociologie, et donc nous y reviendrons). Disons pour l'instant que le(s) groupe(s) immédiat(s) dans lequel l'individu évolue constitue son milieu dapprentissage.

ii) Behaviorisme
Réf. : Albert Bandura (1973), Aggression : A Social Learning Analysis, Englewood Cliffs (New Jersey), Prentice-Hall.

Selon cette perspective, les enfants apprennent en imitant, ou par « modélisation behaviorale » (nous en reparlerons dans notre cours sur les médias). Pour l'essentiel, la différence avec les autres approches de l'apprentissage est qu'ici on apprend des comportements et non des idées, concepts ou règles. On n'apprend pas à penser mais à agir. C'est une perspective très à la mode mais qui rend compte difficilement du contexte où on apprend – et pourtant tous les comportements changent de signification, et donc d'efficacité, selon le contexte où on les adopte.