CRI 1511
DÉLINQUANCE ET FACTEURS CRIMINOGÈNES
Session hiver 2002; chargé de cours: Stéphane Leman-Langlois
 
COURS 4: LE SEXE ET LE GENRE

Le noeud gordien de la nature et de la culture. Différences criminologiques entre les hommes et les femmes, les garçons et les filles.

Texte : Alan Leschied, Anne Cummings, Michele Van Brunschot, Alison Cunningham et Angela Saunders (2000), La violence chez les adolescentes : étude documentaire et corrélations, Ottawa, ministère du Solliciteur général.

 

A : INTRODUCTION

1. Genre v. sexe
En Simplifiant : Sexe : comportement, anatomie/physiologie, génétique. Genre : rôle, identité, action, contexte psychologique et social.

Ceci ne veut pas dire vrai v. faux ou même réel v. construit. Deux niveaux d’analyse. Processus de socialisation donne une «étiquette» aux deux et les fixe. L'individu adopte et reproduit ses rôle et identité par ses actes sociaux (vêtements, conceptualisation du fonctionnement social des genres/sexes et de leur interaction «normale»).

Donc, il faut faire attention et utiliser le bon mot au bon endroit; il ne suffit pas de remplacer le mot «sexe» par le mot «genre» pour donner un air plus sociologique et moins biologique à une recherche. Les deux ont leur place, au bon niveau analytique. Par exemple, en parlant d'un différentiel de force physique on se situe dans une perspective biologique et donc dans une analyse fondée sur les sexes. Si on veut parler de la signification sociale de cette différence de force on se situe dans une perspective liée au genre.

 

2. Problèmes historiques relatifs à l'étude de la criminalité des femmes

1) «sexualisation» des crimes (kleptomanie, prostitution v. viol et violence)
2) sexualisation du criminel (atavisme = masculin; femme criminelle : moins atavique; il est de la nature de la femme de commettre des crimes dits de « luxure », par ex. la prostitution. Freud : la femme criminelle n’accepte pas son rôle passif naturel – tout comme la femme à la recherche de succès professionnel).
3) sexualisation de la criminologie (par exemple, DD = pas de filles). Rationnel : F pas responsables de % important de la délinquance, ce qui est vrai.

Dommage, pourtant, parce que le crime féminin est non seulement très intéressant mais fondamentalement utile dans la compréhension du crime. Exemple (1) SES plus bas pour F (Canada - H = 9e pays du monde selon ONU), et il se trouve que les femmes commettent surtout des crimes contre la propriété de gravité moindre, par exemple vol simple, vol à l'étalage. Autre exemple (2) : le QI serait-il plus élevé chez les femmes? Si oui, pourquoi sont-elles plus pauvres??? Il doit bien manquer quelque chose dans The Bell Curve!!

Question du cours : pourquoi et comment les filles résistent-elles aux fameux «facteurs criminogènes»?

 
B. STATISTIQUES

Arrestations : 115 000 F (mineures : 32 000) et 590 000 H (mineurs : 161 000) (1992).

Infractions commises principales (toutes les arrestations) : vol simple (40%); infraction contre les lois provinciales sur les boissons alcoolisées (12%), voies de fait (11%; simples à 70%) et fraude (10%) [prostitution : 5%]. Adolescentes : violence, 21%; propriété, 20%; intros 6.9%; boissons, 25%.

Proportion des infractions commises par des femmes (adultes [ados]) : homicide 14% [7,5%] (f= mari, parents, enfants; h= femme, amis); vol qualifié 7% [13%]; vol véhicule 6%; fraude 34% [40%]; vol simple 31% [27%]; prostitution 70% [88%].

 
Homicides conjugaux*, année moyenne au Canada

époux*

épouse*

n = 30

n = 140

1 coup fatal

coups multiples acharnés, étranglement

a victimisé sa victime dans le passé

a été victimisée dans le passé par son agresseur

6% des victimes masculines sont tuées par leur (ex-)conjointe*

40% des victimes féminines sont tuées par leur (ex-)conjoint*

*inclue conjoints de fait
Consultez le tableau à côté. Qu'en concluez-vous? Les homicides conjugaux sont-ils tous de même nature?
 

C. LA VIOLENCE CHEZ LES ADOLESCENTES (lisez le texte)

1. Graphique

Affirmation courante : les crimes de violence ont augmenté dernièrement chez les filles (et chez les jeunes en général). Phrase-type du texte : «les infractions avec violence ont augmenté deux fois plus vite chez les filles que chez les garçons». Ceci est hautement trompeur. En comparant les statistiques on remarque que cette augmentation est presque insignifiante. Dans le graphique à gauche j'ai recombiné les chiffres donnés par Leschied et al. (tableau 1 et figures 1-4) et ajusté l'échelle de façon plus proportionnelle. L'image qui en ressort est sensiblement différente, n'est-ce pas?
 

Première chose à noter : oui, la violence augmente chez les adolescentes, mais cette augmentation est à peine visible. Les tableaux du texte sont trompeurs à cet endroit.

Deuxième chose à noter : le niveau de violence des adolescentes reste beaucoup plus bas que celui des adolescents; de plus, les infractions réelles commises par les filles sont de gravité moindre.

Troisième chose à noter : comme le texte le mentionne, l’attitude des tribunaux de la jeunesse est différente envers les filles, tolère moins les infractions mineures et décide plus souvent qu’elles ont besoin de « protection » (p.7). En combinant ceci avec la multiplication récente de politiques de «tolérance zéro», il ne reste plus grand chose de cette augmentation tant redoutée...

DONC la version «Journal de Montréal» de la violence chez les adolescentes est à éviter à tout prix. En fait, cette version «panique morale» est probablement la cause indirecte de la faible augmentation enregistrée, par l'entremise des programmes de tolérance zéro.

 

De plus : Les statistiques sur la violence varient également selon la définition de «violence». Violence manifeste v. indirecte «Indirecte» inclue le bris de relations interpersonnelles, menaces, comportements qui nuisent à la victime par l’utilisation de la structure sociale. Ceci redéfinit la violence comme tort à autrui. Problème : la violence  «indirecte» est beaucoup plus subjective que la violence physique (et elle n'est pas criminelle, évidemment).

--À 11 ans et moins : violence physique égale filles/garçons. Différentialisation par la suite.
--DONC la différence «réelle» entre filles et garçons serait activée/située APRÈS 11 ans. Pour accepter cette analyse il faut bien sûr accepter cette fameuse classification manifeste v. indirecte, qui est hautement douteuse.

 

2. Facteurs recensés dans le texte

Tableau: résumé des principaux résultats relatifs aux corrélations entre violence et variables significatives chez les adolescentes (tableau 9 du texte. En rouge sont les corrélations les plus constantes).

FACTEUR

DESCRIPTION

Famille

Style de communication négatif
Violence physique infligée par les parents
Réprimandes infligées à l'enfant par la mère
Rejet parental
Violence sexuelle
Négligence parentale
Violence verbale et physique du père

École

Résultats scolaires
Décrochage au secondaire

Cognitions

Empathie et distanciation
Légitimation de l'usage de la force

Personnalité

Idées suicidaires
Manque d'estime de soi
Dépression

Toxicomanie

Usage persistant de drogues variées

Type et forme de violence au féminin

Propension à la violence verbale au début de l'adolescence
Moins portées à la violence physique que les garçons
Plus portées à la violence verbale que les garçons (à tous âges)
Victimisation par un étranger prédictive du risque de violence contre des étrangers
Plus portées à la violence indirecte que les garçons

 
Notez que ces facteurs sont les mêmes pour les garçons. Mais comme leurs conséquences sont différentes, ils ne sont probablement pas vécus de la même façon. Question : pourquoi les filles résistent-elles mieux à ces facteurs criminogènes que les garçons?
 
D. EXPLICATIONS THÉORIQUES DE L'EFFET DIFFÉRENTIEL DES FACTEURS

1. Trois explications «individuelles»

1     Comorbidité : filles violentes souffrent plus souvent d'autres problèmes psychologiques que les garçons, pensées suicidaires, dépression clinique (12% v. 40%). Ces autres pathologies seraient-elles des causes d’agressivité? Peut-être, mais consultez 3b (section suivante) : la violence est un facteur d'exclusion pour les groupes de filles, et l'exclusion peut être une cause de dépression). Si oui, l'explication serait que ces filles retournent à l'occasion contre les autres leur tendances autodestructrices.

2     Bio : pas vraiment à la mode, sauf force physique bien sûr. Variations récentes ne fonctionnent pas avec le modèle bio, surtout si on tient compte de «violence» au sens large. Explication traditionnelle : le comportement et la personnalité seraient le résultat de différences sexuelles, surtout agression innée chez l’homme et instinct maternel chez la femme. Ceci est peu valable aujourd’hui et ne tient aucun compte de variations géographiques ou historiques.Mais, comme on l'a vu : Hormones 1) (Akers, 1994). Testostérone = antisociale / individualiste / présentiste. 2) changements cycle bio; femmes enceintes (dépression post-partum = infanticide) et syndrome pré-menstruel = déséquilibre hormonal (Dalton: 1/2 des crimes commis par pop carcéral fem = durant SPM). Reste douteux pour l'instant mais difficile à ignorer.

3     Victimisation : la victimisation des filles semble avoir plus d'effet sur leur conduite, surtout si on inclue violence «indirecte». Les filles sont également plus sensible à la violence familiale en général (texte p. 13).

 

2. Huit explications «environnementales»

1     Crick et Dodge : garçons : actions / effets sur le monde physique; filles : pouvoir sur le monde interpersonnel / relations (modèles cognitifs appris, donc on parle de genre ici et non de sexe).

2     Explication contextuelle : garçons plus souvent dans des contextes (criminalisés ou non) où la violence est courante (drogues, consommation d'alcool, sports de contact, etc.).

3     Socialisation différentielle :i) famille : filles plus polies, gentilles, douces, passives; garçons plus actifs, agressifs, aventuriers. Force physique = masculinité.ii) pairs : violence valorisante pour pairs masculins, facteur d'exclusion de groupes féminins (voir #1 section précédente) (sauf dans les groupes délinquants/gangs bien sûr).

4     Le système pénal a tendance à judiciariser les filles davantage pour des infractions moindres – pour leur «protection». Les filles seraient donc sujettes à une surveillance et à un contrôle pénal sensiblement plus stricts.

5     «Négation» : la criminalité des filles/femmes n'est que mieux cachée, plus astucieuse etc. (v. 7) Otto Pollak (The Criminality of Women) 1951) : a : femmes plus sournoises; b : victimes plus gênées; c) système plus courtois envers les femmes.

6     Freda Adler (Sisters in Crime) 1975: libération de la femme = criminalisation, puisque la criminalité est comme toute activité humaine dépendante d'un contexte social.

Statistiques : 1962-1990: 27 000 à 110 000 accusations contre des femmes (violence : 843 à 9 900; propriété : 4 000 à 42 000). ATTENTION : la population du Canada a augmenté entre 62 et 90. En ramenant sur 100 000ha, on a violence, 15 à 98 et propriété, 66 à 414.

Donc la participation a effectivement augmenté. Celle des hommes aussi; donc la question est de savoir si l’augmentation a été plus rapide chez les femmes. En pourcentage des accusations, les femmes sont passé de 8 à 15% (violence, 4% à 10%; propriété, 7% à 23%). En pourcentage des victimisations, par contre, l'augmentation est bien moindre – en fait elle ne subsiste que pour les crime contre la propriété. DE PLUS : le rattrapage des femmes s'est largement stabilisé dans les années 70.

Raymond Gassin utilise ces faits pour mettre en doute les facteurs criminogènes environnementaux : libération de la femme / égalisation des statuts pas accompagnées d'égalisation de la délinquance DONC : cause pas sociale.

7     Edwin Sutherland : association différentielle des filles : groupes de pairs plus surveillés / moins déviants.

8     Féministe / contrôle :  

?     Qu’est-ce qu’un jeu de pouvoir? Ce n'est pas simplement la capacité de contrôler ou d'obliger, mais une conception de l'action en groupe. Toute action est généralement dirigée vers la transformation du contexte – y compris les autres – pour la réalisation de buts (rationalité restreinte). Même chose garçons/filles. DIFFÉRENCE : dans les moyens utilisés / jugés acceptables / disponibles dans le groupe.

i) culture occ.: physique féminin = apparence; masculin = efficacité/puissance. À ceci il faut ajouter les qualités traditionnellement associées à féminité / masculinité.

ii) voir ce qu’on a dit au sujet du groupe de pairs (3b): la puissance physique est valorisée dans les groupes de garçons.

iii) Rôles (Marie-Andrée Bertrand) : acting out est toléré même encouragé chez garçons.

iv) Déviance mineure socialement moins acceptable chez les filles.

v) Différences macro / structurales favorisent un certain type + quantité de crime chez femmes – par exemple, SES beaucoup plus bas que la moyenne, lié à une criminalité plus axée sur le vol.

DONC : Socialisation différentielle.